Chapitre
1
La musique de la salle
de bal s'échappe des grandes fenêtres ouvertes. Les derniers participants s'affairent
dans la chaleur moite de la tombée du jour. Le climat particulier de la mousson
rebute la plupart des britanniques récemment arrivés en Indes, mais Lord De Vere
y est insensible. Tandis que les humains peinent à supporter ce temps chaud et
humide, sa nature vampirique le laisse indifférent. Un brin amusé, il regarde
passer Lady Hampton, accompagnée de sa fille Barbara. Plongé dans ses pensées,
le vampire se remémore un instant sa première rencontre avec la jeune fille et
surtout le goût de son sang.
Arrivé
depuis peu à Madras, Lord De Vere doit être prudent quant au choix de ses proies
et surveiller son appétit. Il prend de petites quantités de sang aux jeunes Ladies,
afin d'assouvir sa soif de sang et d'assurer sa survie par delà les siècles. C'est
au prix du sang humain que le vampire est immortel. Parfois, lorsque son besoin
se fait plus pressant, il se rabat sur une fille de joie, qu'il peut alors vider
à loisir. Qui se soucie d'une pauvre fille sans protection et souvent sans famille
? Ces terres étranges lui offrent d'extraordinaires possibilités et une liberté
qu'il avait perdue sur le vieux continent. Il compte bien tirer profit au mieux
de Madras, le tout premier comptoir britannique installé aux Indes. Son charme
naturel et ses origines prestigieuses ont permis au vampire de se faire une place
de choix auprès de Sir Carrington, l'ambassadeur en place.
Le
palais de Sir Carrington est un petit joyau au cœur d'un parc luxuriant. La façade,
construite selon les arts traditionnels du pays, est éblouissante. Malgré la pénombre,
Lord De Vere distingue parfaitement les minces colonnes ouvragées représentant
des scènes festives et des divinités incongrues. Le bâtiment est entouré de nombreux
cassias majestueux. L'air est embaumé de senteurs typiques des citrus, des acacias
ou encore des eucalyptus. Les décorations et les illuminations extérieures sont
d'un plus bel effet au cœur de la nuit.
Lorsque
Lord Gurvan De Vere pénètre dans la grande salle de bal, tous les regards se portent
sur lui. Frais et dispos dans son complet sombre, le vampire toise les convives
tel un prédateur qui observe ses futures proies. Les femmes sont irrémédiablement
attirées par sa présence, sa silhouette imposante, son visage parfait et ses yeux
d'un bleu glacial. Lord De Vere intrigue et charme par son apparence singulière
: ses traits semblent taillés dans un marbre pâle.
D'un
pas souple, il prend son temps pour jauger l'assemblée. L'élite de la société
britannique, habituée aux réceptions de ce genre, est bien sûr présente. Lord
de Vere fait quelques signes de tête en gage de respect pour ses pairs. Il lui
suffit d'un regard pour troubler les dames et affoler leur cœur. Le vampire prend
plaisir à savourer les effluves caractéristiques du buffet. Les odeurs de la cuisine
indienne lui font regretter un instant sa condition d'immortel. La coriandre se
mêle au curcuma, tout comme le cumin à la cardamome. La présentation et les couleurs
vives des plats sont également un régal pour les yeux. Madras, au centre de la
cuisine indienne du Sud, offre des spécialités réputées comme les dosas, le idli
ou encore le sambhar. Les Ladies délicates piochent tout de même volontiers dans
les plats raffinés. En contemplant le faste de la salle de bal, où les meubles
précieux en teck côtoient les statuettes ouvragées, Lord De Vere se rend compte
de l'insensibilité des humains. A peine quelques rues plus loin, des miséreux
meurent de faim et de maladies. L'Inde est une terre de contrastes où les castes
sont encore plus affirmées qu'ailleurs. Quitte à profiter de sa position, Gurvan
De Vere n'a aucun regret à s'abreuver aux gorges pleines de santé des riches épouses
et filles britanniques.
L'hôte
de la soirée, le distingué Sir Carrington s'avance pour le saluer :
- Ah, le voilà enfin. Mon cher Gurvan, ces dames s'impatientaient
de vous voir !
- Sir Carrington, vous savez
bien que je suis difficile en amour et que mon cœur n'est pas facile à prendre.
-
Oui, je sais, je sais… Je voulais vous annoncer une bonne nouvelle. Ma chère nièce
Dorothy va nous rejoindre sous peu. Savez-vous qu'elle est une musicienne émérite
? Un peu de musique classique nous changera de ces rythmes barbares que nous devons
subir à longueur de journée.
- Vous êtes
bien cruel, Sir Carrington, la musique indienne peut être également raffinée.
Mais vous m'intriguez : que d'éloges pour votre nièce ! N'a-t-elle donc aucun
défaut ?
- Vous verrez Gurvan, Dorothy est
une vraie Lady. N'ayant pas d'héritier direct, j'avoue l'avoir gâtée, mais je
ne peux pas lui résister. Enfin, n'allez pas croire que Dorothy est capricieuse,
bien au contraire…
Le
vampire s'attend à rencontrer une nouvelle jeune fille insouciante et prompte
aux plaisirs faciles. Une de celles dont il a déjà conquis le cœur et l'esprit,
une nouvelle proie pour satisfaire son besoin… Le reste de la réception se déroule
dans les formes des convenances. Il danse plusieurs fois, en alternant les partenaires,
pour entretenir et raviver son emprise sur les jeunes femmes, tout en distribuant
des sourires rassurants aux mères attentives. Profitant de l'absence momentanée
de Lady Hampton, il entraîne sa fille Barbara sur une terrasse peu fréquentée.
La jeune fille, essoufflée par leur fuite, s'exclame en riant :
- Et bien, mon ami, vous êtes parfois bien étrange.
-
Que voulez-vous dire, chère Barbara ?
- Oui,
un instant vous êtes calme, et l'instant suivant, vous voilà aussi fougueux qu'un
barbare !
- Les barbares ne semblent pas
vous laisser indifférente.
- Oh, vous dîtes
des choses insensées… Gurvan…
Le
vampire trouve décidemment que cette pimbêche manque cruellement d'esprit. Enfin,
il n'est pas la pour la bagatelle, et encore moins entraîné par des sentiments
plus sérieux. Il lui tarde de satisfaire l'appel du sang. Il se penche sur la
gorge offerte et plante ses crocs dans la veine palpitante. Lorsqu'il se nourrit,
ses proies n'ont plus conscience de ses actes et s'abandonnent sans retenue à
ses baisers particuliers. Le sang chaud réchauffe rapidement son corps glacé.
A regret, le vampire détache ses lèvres encore souillées de sang. Il offre à la
jeune fille, en guise d'affection, un tour de cou en dentelle noire. Barbara ne
se doute pas que le tissu sombre, ainsi disposé, s'imbibe des dernières gouttes
de sang et cache la morsure. D'un ordre bref, il enjoint la jeune fille à rejoindre
sa mère qui doit désormais la chercher pour quitter la fête.
Du
balcon, De Vere observe les derniers invités regagner leurs calèches. Il sent
qu'une présence familière sort de l'ombre dans son dos. Une indienne le rejoint
d'un pas furtif. Les yeux sombres, ornés de khôl, brillent dans la nuit d'une
lueur maligne. Sa tenue diffère radicalement des longues robes occidentales :
les tissus de soie couvrent les parties féminines en laissant la peau dorée des
bras et du ventre apparente. Les longs cheveux noirs lui descendent au bas du
dos en une épaisse tresse. Cette beauté typique cherche la bouche du vampire pour
effacer de ses lèvres les dernières traces de sang.
- Quelle
musique charmante !
- Oui, c'est un enchantement…
Que d'émotions !
- Tant de talent chez une
personne si jeune…
Lord De Vere,
qui vient d'entrer dans le salon des invités, passe pour une fois presque inaperçu
aux yeux des mortels. Devant lui, un groupe de Ladies est tout affairé à discuter
d'un nouveau pianiste. Le succès du musicien est tel que la salle de musique est,
pour le moment, inaccessible. Certains convives, comme ces Ladies, ont du se résigner
à profiter de la musique dans le salon attenant. Il est vrai que l'artiste est
talentueux. Lord De Vere, qui a côtoyé certains musiciens reconnus, sait apprécier
la qualité de cette prestation.
Après un
morceau léger, le pianiste enchaîne sur un air plus sombre, au rythme soutenu.
Sous le coup de l'émotion, les jeunes femmes se figent, les mains se serrent,
les gorges se tendent à l'affut de chaque nouvelle note. Un tonnerre d'applaudissements
vient saluer la fin du morceau. Les convives ne mettent pas longtemps à quitter
la salle tant ils sont abattus par la chaleur moite de la petite pièce. Gurvan
De Vere en profite pour se faufiler aux premières loges. Il aperçoit l'ambassadeur
qui semble ravi et partage démonstrativement le plaisir de ses hôtes.
Le
vampire découvre que le pianiste est en fait une jeune femme. Se souvenant des
mots échangés avec Sir Carrington, il en déduit que la musicienne est sans doute
sa nièce, Dorothy. Un sourire franc aux lèvres, elle n'a pas quitté son siège,
une main encore posée sur le piano. La beauté classique de la jeune femme est
rehaussée par une longue chevelure d'or savamment coiffée. Dorothy a déjà adopté
les tissus légers, plus adaptés au climat du pays. La robe laisse entrevoir un
décolleté à la peau délicate que Lord De Vere se plait à contempler. Remarquant
sa venue, l'ambassadeur s'empresse alors de faire les présentations :
- Gurvan, mon ami, je suis fier de vous présenter ma
chère nièce, Dorothy.
- Enchanté de faire
votre connaissance, mademoiselle. Sachez que votre venue était attendue. Votre
réputation, qui vous a précédée, est tout à fait méritée : votre talent est indéniable.
Lord
De Vere porte la main de la jeune femme à sa bouche, étrangement ému par la nouvelle
venue.
- Je vous remercie pour
ces compliments. Je suis contente d'avoir fait ce voyage jusqu'ici, malgré la
distance. Les terres indiennes semblent passionnantes.
Plongeant
son regard dans les yeux de Dorothy, le vampire ne sent pas l'habituelle connexion
s'établir. Avec stupeur, il se rend alors compte que la jeune femme est aveugle
et que, de ce fait, son charme surnaturel n'a aucun effet sur elle. Soudainement
mal à l'aise, il retire un peu précipitamment sa main de la sienne.
- Et bien, monsieur, votre main est glacée. J'espère
que vous ne souffrez pas d'une de ces fièvres locales dont on m'a parlé.
-
Non, mademoiselle, rassurez-vous, je suis en parfaite santé. Je ne crains pas
les chaleurs du pays.
- C'est une aubaine
! J'aimerai en dire autant…
Sir
Carrington met fin à leur échange en proposant à sa nièce une promenade au jardin
où l'air du soir est plus agréable. Malgré son handicap, la jeune femme se déplace
avec une grâce saisissante. Lord De Vere est intrigué par cette jeune personne
qu'il ressent passionnée par la vie et surtout d'une intelligence et d'un instinct
peu communs. Cette nouvelle arrivée annonce bien des changements dans le quotidien
des Britanniques, car Dorothy attire toutes les attentions non pas par curiosité
ou par pitié mais pour ses qualités humaines.
Alors
qu'il compte suivre les convives, une petite main le saisit fermement et le tire
à part. L'indienne qui partage les sombres secrets du vampire s'exclame d'une
voix grave :
- Par le sang de
Kali, qu'as-tu donc à rester planté ainsi devant cette aveugle !
-
Et bien Rishima, serais-tu donc jalouse de l'intérêt que je lui porte ?
-
Ne dis pas n'importe quoi !
- Il est rare
de voir la fière prêtresse du culte de Kali s'emporter pour si peu…
Les
yeux sombres de l'indienne possessive et coléreuse, lancent alors des éclairs.
La prêtresse du culte sanglant de Kali tire les ficelles des affaires clandestines
dans toute la ville. Les aristocrates étrangers sont loin de se douter que cette
femme est bien plus dangereuse qu'une armée de soldats. Des centaines de fanatiques
sont prêts à sacrifier leur vie pour le moindre de ses désirs. Aussi charismatique
qu'intelligente, Rishima a vite compris que Lord De Vere était bien différent
des autres colons. Intriguée, elle le fit espionner par ses meilleurs serviteurs
qui ne tardèrent pas à découvrir son secret. Versée depuis l'enfance dans l'occulte
et les rites sanglants, elle ne fut pas étonnée de l'arrivée d'un vampire à Madras.
Les vampires furent de nombreuses fois évoqués dans les contes indiens, tels les
Vetalas ou autres Rakshasas. La prêtresse pensait toutefois que ces créatures
sanguinaires n'auraient plus rien d'humain et encore moins une once de raison.
Elle fut donc particulièrement intéressée par ce vampire à la prestance certaine,
qui côtoie sans appréhension les foules.
Malgré
ses efforts, la prêtresse ne sais toujours pas ce que devient le vampire durant
la journée. Avec un instinct infaillible, Lord De Vere parvient toujours à disparaître
avant les premières lueurs du jour. Depuis, Rishima n'a de cesse de découvrir
la tanière de Lord De Vere pour ainsi développer son pouvoir sur lui. Leur première
rencontre se fit dans le sang. Brusquement attaqué par quatre indiens aux yeux
fous, le vampire n'eut aucune pitié à se débarrasser de ses agresseurs. Ses crocs
déchirèrent les gorges plus efficacement que les poignards des fanatiques. Guettant
dans l'ombre, la prêtresse de Kali ne perdait pas une miette du spectacle, se
délectant d'une telle machine de destruction. Rapidement les corps sans vie de
ses guerriers gisaient dans la ruelle sale. Encore sous l'effet du sang, Lord
de Vere évita à grand peine de trancher la gorge de la femme qui l'espionnait.
Le regard sans faille et sans peur de Rishima maîtrisa la bête sanguinaire qui
lui faisait face. Depuis cette nuit, le vampire et la prêtresse collaborent, chacun
y trouvant son propre intérêt.
Gurvan De
Vere déclare d'une voix calme à son interlocutrice :
-
Il est temps pour moi de me nourrir, peux- être souhaitez vous me prêter votre
gorge, prêtresse ?
- Certainement pas ! Mon
sang est sacré, vampire !
- Votre sang est
aussi rouge que celui de n'importe qui dans cette pièce. Vous êtes mortelle, Rishima,
ne l'oubliez pas…
Dans un frou-frou
de soie, l'indienne quitte la pièce en trombe. Lord De Vere commence à se demander
comment canaliser le caractère impossible de la prêtresse indienne. Décidé à profiter
de la soirée, il rejoint Sir Carrington et ses invités dans le jardin aux multiples
fleurs.
Chapitre
3
- Dis-moi, Clara,
quel âge a donc Lord De Vere ?
Sur
la terrasse ombragée de son appartement, Dorothy prend le thé avec sa demoiselle
de compagnie. Clara s'est entichée d'un petit singe espiègle. A leur arrivée,
les jeunes filles ont été étonnées de voir des dizaines de singes entrer et sortir
librement des maisons. Le singe de Clara guette chaque mouvement de sa nouvelle
maîtresse en chipant au passage quelques morceaux de biscuit.
-
Voyons… je dirai la trentaine.
- Ah… C'est
étonnant, car il dégage une odeur que je distingue souvent sur certaines personnes
âgées.
- Il aura sans doute dansé avec une
de ces vieilles mondaines, toujours férues de bals malgré leur âge avancé.
-
Peut-être, mais cette odeur ancienne semblait être propre à sa personne… Enfin,
ce n'est pas très important. Il semble avoir du succès auprès des amies de mon
oncle.
- Oui, les femmes ne jurent que par
lui. Il faut avouer qu'il a un regard saisissant et qu'il est plutôt bien fait
de sa personne.
- Et bien, en voilà un qui
n'aura pas ses chances avec moi ! Je ne suis pas sensible à sa voix ni même à
sa présence. J'irai même jusqu'à dire que quelque chose me dérange chez lui… mais
je ne saurai expliquer pourquoi.
En
repensant aux quelques discussions qu'elle a eues avec Lord De Vere, Dorothy ressent
un léger malaise. L'homme ne semble pourtant pas souffrir d'une mauvaise réputation,
bien au contraire, mais la jeune femme préfère le savoir hors de son cercle d'intimes.
Un tel homme, quelle que soit sa fortune, la laisse indifférente.
-
Bien, ma chère Clara, il est temps pour nous d'aller nous coucher après cette
journée bien remplie.
- C'est vrai, cette
excursion dans les plantations voisines était aussi épuisante qu'enrichissante.
Tout
l'après-midi, les jeunes femmes avaient accompagné Sir Carrington et deux officiers
fraîchement arrivés. Dorothy avait apprécié la visite de plantations de
café et de coton, d'autant plus que le climat y était agréable. Elle avait notamment
adoré entendre les sonorités chantantes des dialectes locaux et avait été
émerveillée par les spécialités de bienvenue préparées en leur honneur.
Elle se souviendrait longtemps des échanges amicaux avec les habitants du village.
Dorothy se réveille en sursaut en entendant
un fracas près de son lit. Elle met quelques secondes à retrouver ses esprits
et comprend que deux personnes sont en train de lutter à quelques mètres d'elle.
Les coups sont rapides et sourds. L'échange se termine rapidement dans un sanglot
de douleur étouffé puis la chute d'un corps. Avant qu'elle puisse émettre un son,
une main froide se pose fermement sur sa bouche. Dorothy sent une haute silhouette
se pencher au dessus d'elle. Va-t-elle à son tour être la proie d'un agresseur
nocturne ?
Soudain, elle reconnaît ce parfum
caractéristique, cette odeur ancienne, c'est à n'en pas douter celle de Gurvan
De Vere ! Mais qu'est-ce que cet homme ferait ici en pleine nuit ? Serait-il venu
la sauver d'un voleur ? Alors qu'elle devrait être rassurée, Dorothy est tétanisée
par la peur. En proie à une terreur instinctive, elle a dans l'instant tous les
sens en éveil. Lorsque Lord De Vere se penche plus près d'elle, la jeune femme
suffoque sous cette odeur désormais insupportable, une effluve de mort, un relent
venu du tombeau !
Quelques temps plus tôt,
le vampire s'abreuvait au cou d'une servante qui l'avait suivi dans le jardin
du palais. Il dut arrêter son repas en distinguant un pas furtif. Curieux d'en
connaître l'origine, Lord De Vere laissa glisser sa proie inconsciente pour se
mettre en quête du rôdeur. Il fut intrigué de voir un adepte de Kali en train
de grimper vers une fenêtre ouverte. Rishima mettrait-elle ses sombres projets
à exécution ? Jalouse de son intérêt pour la nièce de l'ambassadeur, l'indienne
est tout à fait capable d'envoyer un de ses tueurs supprimer une hypothétique
rivale. Quand il vit le fanatique prêt à étrangler Dorothy dans son sommeil, le
vampire su qu'il avait vu juste. Après avoir tranché de ses crocs la gorge de
l'impudent, il ne pu résister à s'approcher de la jeune femme. Le goût du sang
de l'indien éveille sa soif et, la vue du corps de cette femme, son désir de mâle.
Il est prêt à goûter à cette gorge et enlève sa main de la bouche de sa proie.
Gurvan De Vere est coupé net dans son élan par le ton menaçant de Dorothy :
-
Cessez immédiatement ! Partez avant que j'appelle. Eloignez vous de moi pour ne
jamais plus me toucher.
Le vampire
ne sait quoi répliquer, n'ayant jamais connu le refus d'une femme. Dorothy semble
l'avoir en horreur. Poussant un bref cri de frustration et de colère, il se relève
précipitamment.
La jeune femme entend nettement
Lord De Vere s'enfuir par la fenêtre. Après s'être calmée quelque peu, elle crie
pour réveiller Clara qui dort dans la pièce attenante. Clara ne tarde pas à entrer
en trombe dans la chambre, portant un chandelier allumé. La pauvre pousse alors
un hurlement d'horreur devant le corps d'un homme étalé au milieu de la pièce.
Dorothy, gagnée par la tension et la peur de son amie, s'exclame :
-
Clara, que vois-tu ?
Elle parvient
à agripper Clara et tente de la calmer.
-
C'est affreux… un cadavre… la gorge pleine de sang… la blessure… mon dieu.
Le
cri de Clara n'a pas manqué d'alarmer toute la maisonnée et bientôt les curieux
se pressent à la porte. D'une voix ferme, Sir Carrington disperse les serviteurs,
ne laissant que son médecin personnel l'accompagner dans la pièce. Dorothy leur
raconte son réveil brutal et l'affrontement qui s'en suivit. Pour sauvegarder
sa dignité et son honneur, elle préfère taire l'identité du fuyard. Elle pourra
toujours, le cas échéant, régler elle-même ses comptes avec Lord De Vere. Son
pauvre oncle aurait les sangs tout retournés s'il savait que son protégé avait
tenté de l'embrasser… ou même plus.
En regardant
le corps sans vie de la victime, Sir Carrington se demande ce qu'un homme du pays
fait dans la chambre de sa nièce. Soudain, son teint pâlit quand il remarque une
mince cordelette de cuir entre les mains du cadavre. La peur pour sa nièce s'ensuit
d'une réelle fureur. Un assassin avait attenté à la vie de sa précieuse Dorothy.
Il avait eu vent de rumeurs au sujet d'exaltés, adeptes d'un culte barbare et
païen.
- Et bien mon oncle, vous
voilà sans voix ? Le crime est-t-il donc si affreux ?
-
L'homme est mort, cela est certain. Mais, vous avez eu assez d'émotions pour l'instant.
Venez, nous allons vous installer dans une autre chambre et faire doubler la surveillance.
Ce voleur a été puni par un bienfaiteur inconnu.
-
Un voleur…
Clara perçoit que
son oncle lui cache quelque chose, mais elle se sent trop éprouvée pour aller
plus avant dans cette discussion. Clara l'accompagne dans une autre aile, décidée
à passer le restant de la nuit avec elle. Dorothy embrasse doucement son oncle
avant de le laisser attendre les autorités en compagnie du médecin.
Chapitre 4
- La ville est en proie à une vague de meurtres sanglants.
Chaque matin, et ce depuis une semaine, des cadavres sont retrouvés atrocement
mutilés. Les autorités, qui n'ont à ce jour aucune explication à fournir, sont
toutefois formelles sur un point : ces meurtres sont le fait du même tueur. En
plus de fractures multiples, les corps - toujours des hommes - ont la gorge déchiquetée…
-
Mon oncle, ces nouvelles que vous nous annoncez de si bon matin sont effroyables
!
- C'est vrai, Dorothy. Clara et toi devriez
rester dans l'enceinte de l'Ambassade en attendant que le coupable soit appréhendé.
-
Si le meurtrier ne s'en prend qu'aux hommes, nous n'avons rien à craindre. De
plus, ils disent que les crimes ne se produisent que la nuit.
-
Tout de même, je serais plus tranquille de vous savoir en sécurité ici.
Pour
faire plaisir à Sir Carrington, Dorothy passe donc la matinée avec Clara dans
les jardins de l'Ambassade, et l'après midi à perfectionner quelques morceaux
au piano. Elle ne revoit pas son oncle de la journée car il est fort occupé au
Port. En charge d'accueillir de nouvelles personnalités britanniques, il doit
également superviser le déchargement d'objets précieux. Sir Carrington et ses
hommes sont loin de se douter des luttes de pouvoir qui secouent Madras. Le pauvre
homme blanchirait de peur en songeant que sa propre nièce est au cœur même du
conflit.
Rishima a tout bonnement déclaré
la guerre au vampire. Prête à sacrifier plusieurs dizaines de ses sbires, elle
compte bien supprimer la musicienne et faire plier Lord De Vere à sa volonté.
La prêtresse de Kali va exceptionnellement enfreindre sa loi, et faire donner
la mort avant le coucher du soleil. En effet, en accord avec la tradition, le
sang versé à la Déesse ne doit normalement couler que la nuit. Le vampire jouissant
de tous ses pouvoirs une fois la nuit tombée, il aurait ainsi pu aisément déjouer
ses plans. Rishima a heureusement trouvé un homme acceptant de bafouer l'ancestrale
tradition. La Prêtresse lui a promis monts et merveilles et l'absolution pour
son péché.
Le moment est venu. L'après-midi
touche à sa fin lorsque le tueur escalade le mur d'enceinte de l'ambassade. Avec
agilité et discrétion, il parvient à ne pas attirer les regards. Il se glisse
derrière les arbres et se dissimule au sein de la luxuriante végétation. L'homme
sait bien que c'est à cette heure que les colons sont le plus distraits. Les gardes
sont las de la chaleur, tandis que les invités du Palais sont occupés à discuter
autour d'un verre. Le tueur connaît l'emplacement des appartements de la femme
qu'il doit supprimer et s'y dirige rapidement. Une fois dans la chambre, il attendra
que sa proie vienne s'apprêter pour le dîner. C'est à ce moment qu'il frappera…
Dorothy
est satisfaite de sa performance : elle a enchaîné les morceaux de musique avec
aisance tout en y prenant plaisir. Détendue, la jeune femme quitte Clara sur le
pas de sa porte, assurant à sa demoiselle de compagnie qu'elle peut très bien
se débrouiller seule. Après avoir joué, Dorothy apprécie la solitude et peut ainsi
savourer à loisir un moment de détente. Assise sur son lit, la jeune femme ressent
une brusque angoisse. Elle perçoit nettement une présence hostile tandis qu'une
odeur acre la saisit à la gorge. Se relevant précipitamment, elle renverse la
lampe de chevet qui se brise sur le sol. Le tueur pousse un juron car le bruit
risque d'attirer quelqu'un. Il doit agir vite, sans pouvoir jouer avec sa proie.
Il empoigne la femme par la gorge, l'empêchant ainsi d'appeler à l'aide, et lui
enfonce sa lame dans le ventre. Expert dans l'art de donner la mort, il sait que
la femme souffrira longtemps avant de mourir. Le coup est fatal et même les docteurs
occidentaux ne pourront y remédier. Il laisse la jeune femme s'affaisser au pied
du lit dans un hoquet de douleur, avant de s'enfuir par la fenêtre.
Quelques
instants plus tard, Clara découvre son amie blanche comme un linge. Les mains
posées sur le ventre ne parviennent pas à stopper le sang qui s'écoule. Dorothy
sent déjà ses forces la quitter mais une sourde douleur l'oblige à rester consciente.
Elle préférerait mille fois pouvoir perdre conscience pour ne plus souffrir. Elle
entend Clara crier sans interruption, espérant de tout cœur la venue des secours.
S'ensuit une multitude de voix dans la pièce, des mains qui lui assurent du réconfort,
puis on la porte délicatement sur le lit. Dorothy est laissée aux bons soins du
Docteur mais sent, par les soupirs du vieil homme, que son sort est scellé. Il
lui administre des potions qui calment la douleur et la plongent dans un état
proche du sommeil.
Sa transe est ponctuée
de moments de souffrance, d'éveils brutaux et d'angoisses incontrôlées. Elle entend
nettement son oncle pleurer à son chevet, lui assurant son amour éternel. Clara
lui serre la main, des larmes fraîches tombent sur sa peau. Puis, une odeur, qu'elle
reconnaîtrait entre mille : celle de Gurvan De Vere. Dorothy n'a aucune notion
du temps qui s'est écoulé. Elle sait seulement qu'elle est seule avec Lord De
Vere, et cette idée la fait frémir.
-
Et bien, Dorothy… Vous, rayonnante de vie, vous voilà aux portes de la mort. Il
serait dommage de gâcher tant de talents dans le néant. De plus, je n'aime pas
perdre une partie. Aucun mortel, quelle que soit sa puissance, ne me dictera ses
lois. C'est pourquoi, vous allez survivre par delà le tombeau… Vous deviendrez
comme moi et, peut-être un jour, mon égale. Maintenant, buvez…
-
Non…
Dorothy sent qu'il lui
penche la tête pour qu'elle puisse avaler un liquide épais, froid et amer. Le
goût est abject ! Au fur et à mesure, qu'elle boit, Dorothy plonge dans les ténèbres.
La
jeune femme se réveille en sursaut. Encore sonnée, elle ne perçoit aucun bruit,
plongée comme habituellement dans le noir complet. Elle est couchée, sans aucun
repère. Peu à peu, ses souvenirs lui reviennent : aurait-elle finalement
survécu à la blessure ?
Elle voulant se relever,
ses bras cognent contre une surface dure. Ses mains glissent continuellement contre
une paroi de bois : elle semble être enfermée dans une caisse étroite. Ses proches
l'auraient-ils mise en terre, croyant qu'elle était morte ? Dorothy, dans un élan
de panique, se met à frapper frénétiquement contre les parois. Elle a la bonne
surprise de sentir le bois s'effriter sous ses coups. Poussée par ce succès, la
jeune femme cogne de plus en plus rapidement. Bientôt, de la terre lui tombe sur
le visage, et elle peut s'asseoir dans le cercueil. Mue par l'envie de s'en sortir
au plus vite, elle se fraye avec rage un chemin vers la surface. Elle accueille
avec enthousiasme la brise qui souffle sur sa peau. Chassant la terre de son visage,
elle ouvre les yeux et… voit !
Elle, qui
avait perdu la vue dans son adolescence, discerne clairement les tombes adjacentes
sous la lueur des étoiles… Elle se demande pourquoi la nuit lui paraît aussi éclatante
que le jour. Serait-ce un miracle ? Déboussolée, Dorothy fait quelques pas et
se retourne pour contempler sa tombe. En sortant de terre, elle a renversée les
fleurs déposées là par sa famille et ses amis. Dorothy lit nettement les inscriptions
mortuaires sur les bouquets et les plaques. Soudainement, le souvenir lui revient
: Lord De Vere se tenait à son chevet, lui disant des mots étranges, lui assurant
qu'elle allait revivre. Par quelques maléfices, il a réussi à la maintenir en
vie alors que tout le monde la croyait perdue.
Serrant
sa robe souillée de terre autour d'elle, Dorothy emprunte le chemin de la sortie.
Laissant derrière elle le cimetière, elle marche sans but dans les faubourgs de
la ville. Dans le silence de la nuit, le chant des insectes lui semble assourdissant.
Intriguée par un léger froissement venant des fourrés, elle s'avance vers l'origine
du bruit. D'un geste rapide, elle saisit d'une main un petit singe. L'animal dégage
une odeur délicieuse. Sans réfléchir, Dorothy plonge instinctivement ses dents
dans le cou de la bête. Avec un plaisir intense, elle se repaît du sang qui coule
dans sa gorge. Bientôt, le corps du singe est vidé de son sang. De dépit, la jeune
femme jette à terre l'animal déjà froid. Ebahie, elle contemple ses mains souillées
de sang, se demandant pourquoi avoir fait une chose pareille. De sa langue, elle
touche ses canines qui lui paraissent anormalement pointues. Dorothy prend conscience
de n'avoir jamais, sa vie durant, ressenti une telle satisfaction en buvant le
sang chaud de l'animal. Et si elle s'attaquait un être humain ? Durant un court
instant, Dorothy imagine plonger ses crocs dans la gorge d'un enfant pour sentir
avec délice le sang dans sa bouche.
-
Non, jamais ! Suis-je donc maudite pour penser attenter à la vie d'un enfant ?
Qu'as-tu donc fait de moi, monstre !
Seule
dans la nuit, la rage au cœur, Dorothy vient de se fixer un but. Elle n'aura de
cesse de retrouver Lord De Vere, qui l'a condamnée à un sort pire que la mort.
La jeune femme sait qu'elle doit tirer un trait sur sa vie passée et se débrouiller
pour survivre sans ses proches, de peur de leur faire du mal. Le cœur lourd, elle
s'engage sur une voie jusque là inconnue, celle de la vengeance…
Fin