L'étrange aventure
d'Alexei Kravchenko


Une nouvelle folklorique
par Mordue de Vampires

 

 

Chapitre 1

En ce jour du 31 octobre de l'an de grâce 1793, je mets par écrit les aventures fantastiques qui m'ont été données de vivre et comment, en mon âme et conscience, j'ai décidé de suivre un homme extraordinaire.

Tout commença deux ans auparavant. Mais tout d'abord, je me présente à vous lecteur, en mon nom, Alexei Kravchenko. En 1791, ayant achevé ma formation en médecine à l'hôpital de Podol'sk, j'étais libre et fier de pouvoir enfin exercer ma profession. Ayant eu la chance et l'opportunité de commencer mes études dès ma majorité , c'est à 23 ans tout juste que je reçus mon titre de médecin. On m'avait vanté les mérites de l'Europe et les avantages d'obtenir un poste de médecin personnel en France ou en Angleterre. Aventureux de nature, je me suis immédiatement penché sur ce projet. Ma famille de condition bourgeoise est proche par les liens du mariage d'une riche famille de marchands, les Zlatov. Le père Zlatov se rendait à cette période en Italie pour l'achat de tissus précieux. Je lui proposais de l'accompagner et de veiller sur sa santé. Il avait grand besoin de mes services au vu des écarts qu'il ne cessait de faire. Le père Zlatov était porté sur la bouteille, rien de bien original pour un russe me direz-vous, mais également sur la bonne chère. Ses excès lui causaient de fréquentes et douloureuses crises de goutte. Il était donc ravi de disposer de moi pour le trajet et surtout de mes onguents et de mes calmants.

Nous partîmes donc avec quelques uns de ses apprentis au début de l'automne. Bien que la saison ne fût pas idéale pour voyager, le temps n'était pas encore au grand froid. C'est avec un pincement au cœur que je quittais la ville qui m'avait accueillie durant de longues années. Enfin, je me réjouissais de pouvoir découvrir d'autres horizons et pourquoi pas, des personnages en vue. Au cours de mes études, je m'étais perfectionné en plusieurs langues : l'allemand, qui ne m'étais pas très difficile, l'anglais et le français. Je saisissais toutes les opportunités pour pratiquer ces langues avec les gens de passage à Podol'sk.

Traversant des étendues inhospitalières, le voyage s'annonçait bien morne. Nous n'hésitions pas à nous reposer aux rares auberges des petits villages, ne serait-ce que pour soulager nos montures et nous approvisionner. Les veillées étaient alors délassantes auprès d'une clientèle aux patois multiples. J'exhortai en vain le père Zlatov à se surveiller mais le pauvre ne savait guère résister aux plats typiques. Nous appréciions particulièrement les ragoûts épicés et les eaux de vie qui réchauffaient agréablement nos corps affaiblis.

Après deux semaines de voyage, nous tombâmes dans un traquenard. Une bande armée de voleurs nous coinça dans un défilé. Leur chef, un grand escogriffe à la sombre figure, nous cria de nous tenir tranquille. Son accent dénotait une origine orientale, sans doute turque. Il devait mener ses tristes troupes par la crainte car tous ses hommes exécutaient ses ordres sans rechigner. Je ne sais pourquoi mais le chef m'a tout de suite pris en grippe. Peut-être qu'il jalousait mon physique, sans être un apollon, les jeunes femmes me lançaient parfois des œillades. Lui, avait la face burinée, barrée d'une cicatrice boursouflée. Ces brigands nous dépouillèrent de nos maigres possessions. Le prévoyant père Zlatov ne voyageait qu'avec des lettres de change. Celles-ci étaient écrites en italien, langue que les détrousseurs ne lisaient pas. Devant ce maigre butin, le chef entra dans une violente colère. Il décida de demander une rançon pour le père Zlatov et de vendre les jeunes apprentis. Pour passer ses nerfs, il ne trouva rien de moins que de me passer à tabac. Ne pouvant rien faire contre le martèlement de coups, je tentais de me protéger au mieux mais un coup m'atteignit à la tempe pour me laisser inconscient.

A mon réveil, je ne trouvai plus aucune trace de présence humaine. Les maudits brigands n'avaient laissé que la carriole pour emporter les chevaux. Par moment, ma tempe douloureuse m'élançait mais je ne souffrais de nul part ailleurs. Après avoir sommairement fouillé la carriole, je décidai de suivre le chemin que nous nous étions fixé. Deux heures plus tard, je déprimais de marcher sans rencontrer la moindre habitation. La soif commençait à me torturer mais je craignais surtout de devoir dormir cette nuit à même le sol.

En fin d'après-midi, c'est avec soulagement que je franchis les portes de l'auberge des Trois Rives. Le tenancier, un bonhomme bedonnant, m'accueillit cordialement. Désolé d'apprendre mon infortune, il m'offrit généreusement le gîte et le couvert et m'informa qu'un peu plus loin se tenait le petit village de Rivna. Je dégustai avec reconnaissance un civet garni de légumes braisés, en compagnie de quelques bûcherons locaux. Pendant son service, l'aubergiste me renseigna volontiers sur Rivna et sa région. N'ayant plus de ressources pour rebrousser chemin, il me fallait trouver un emploi pour gagner quelques sous. L'aubergiste se proposa de me mettre en relation avec le bourgmestre dès le lendemain matin. C'est donc avec un peu moins d'appréhension que je gagnais la salle commune pour profiter d'une nuit de repos bien mérité.


Chapitre 2

De bon matin, nous partîmes donc ensemble au village de Rivna qui n'était éloigné de l'auberge que de trois kilomètres. En chemin, l'aubergiste me renseigna sur l'économie de cette région, essentiellement basée sur le commerce du bois. Aux abords du village, nous entendîmes une étrange plainte qui nous glaça le sang. En nous approchant, nous constatâmes que plusieurs vieilles femmes, toutes de noir vêtues et entourées de villageois, ne cessaient de se lamenter à grands cris. Ces pleureuses n'annonçaient rien de bon. Devant l'église, un prêtre consolait un jeune couple à l'air hébété. En discutant, mon compagnon appris que le fils du couple venait de décéder durant la nuit. Le prêtre prévoyait l'enterrement pour le lendemain, laissant le temps nécessaire à la famille pour organiser une veillée. De part ma profession, je tentais de connaître la cause de la mort mais les réponses que je reçus furent assez confuses. Ces derniers jours, le jeune garçon était fatigué et faible. Je pensai aussitôt à un refroidissement mais le garçon ne semblait pas avoir souffert de fièvre. Ne voulant pas insister pour le moment avec mes questions, je suivis l'aubergiste jusqu'au bureau du bourgmestre.

Une jeune fille merveilleuse vint nous ouvrir la lourde porte de chêne. Jamais je n'avais contemplé pareille beauté ! Sa peau diaphane rivalisait en beauté avec une longue chevelure d'un blond étincelant. L'aubergiste la salua du nom de Clarissa. Même ce nom était magnifique, doux comme une caresse. Je sentis mes joues rougir comme un jouvenceau devant son premier amour. Perdu un long moment dans ses beaux yeux verts, je fus rappelé à l'ordre d'un léger coup de coude au côté par l'aubergiste. La jeune fille s'esquiva après nous avoir salués d'une gracieuse révérence. J'étais déjà sous le charme et regrettais de la voir partir sans avoir pu lui dire un mot. L'aubergiste me taquina gentiment ; il avait bien compris mon état. Nous entrâmes dans le bureau du bourgmestre, un quinquagénaire qui se distinguait par une immense moustache d'un noir de jais. Ayant des affaires à régler, il nous demanda de patienter quelques minutes dans la pièce attenante et de nous servir une eau de vie locale.

Précédant mon questionnement, l'aubergiste me parla de la belle Clarissa. Son histoire m'épouvanta et ne fit que renforcer mon attachement pour elle. Clarissa était la dernière d'une lignée de nobles locaux, les Leonova, qui vivaient au château surplombant le village. Lors d'une chasse, son père s'était éloigné de ses gens pour galoper librement sur un jeune cheval qu'il venait d'acquérir. Ne le voyant plus revenir, les serviteurs finirent par s'affoler et fouillèrent les environs. Ils finirent par le trouver inconscient, du sang coulant d'une blessure à la gorge. L'infortuné avait dû être attaqué par un des gros sangliers qui abondent dans la région. A son réveil, il ne se souvenait plus de l'incident, juste qu'il avait mis pied à terre près d'un ruisseau pour se désaltérer. Les jours suivants, sa santé ne cessa de se dégrader puis il finit par mourir. Mais ce drame n'était pas le dernier car quelques jours plus tard, sa femme le suivit dans la tombe. La pauvre perdait ses forces jour après jour et, dans son délire, elle clamait que son époux revenait la tourmenter. La vieille nourrice accusa le mari d'être devenu un moroï, terme que je compris comme signifiant fantôme ou mort qui revient sucer le sang des vivants. Cette histoire m'étonna au plus haut point : n'ayant jamais été superstitieux, de tels propos m'étaient alors inconnus. Clarissa, toute petite au moment de ces tristes évènements, subit elle aussi ce que la population nomme " la malédiction du moroï ". Un palefrenier l'aurait sauvé de son père en l'arrachant à son étreinte fatale. La petite était quasi-morte, à moitié étranglée. Elle en garda d'ailleurs les marques et, depuis ce jour, ne pu prononcer un seul mot. Comme elle n'avait plus de famille, le bourgmestre se proposa pour la recueillir et l'élever. Depuis, le château est resté à l'abandon, gardant une sinistre réputation. J'interrogeais mon compagnon sur le devenir du soit disant suceur de sang, mais n'obtint qu'un vague grognement.

C'est à cet instant que le bourgmestre nous rejoignit. Il fut navré de mon infortune et fut d'accord pour que je m'installe quelques temps à son domicile. La clientèle ne manquerait certainement pas, les villageois de Rivna et des environs ne disposant pas de médecin. Une sage femme s'occupait des naissances et soignait comme elle pouvait les maux des villageois. L'aubergiste nous quitta alors pour préparer sa journée, me laissant aux bons soins du bourgmestre. La place ne manquait pas dans la bâtisse du bourgmestre, étant veuf depuis de longues années et sans enfant à part sa fille adoptive. Une servante me conduisit jusqu'à une petite chambre au premier étage. Elle alluma la cheminée pour réchauffer agréablement la pièce. Les brigands n'avaient emporté que l'argent, me laissant mes affaires personnelles, je n'eus donc pas besoin de recourir sur ce point aux bons soins de mon hôte. J'avais obtenu l'autorisation du bourgmestre d'aller examiner le corps du petit garçon décédé avant qu'il soit rendu aux mains de sa famille.

Après que j'eus installé mes effets dans ma chambre, le bourgmestre m'accompagna à l'église où je fus présenté au prêtre. Il ne vit aucun inconvénient à ma requête et je me mis donc à l'ouvrage. L'aspect et la couleur du corps me parurent immédiatement anormaux. Le garçon était d'une pâleur presque irréelle et ses membres anormalement souples. En pratiquant une incision au creux du bras, je ne vis pas sortir de sang de la veine, comme si l'enfant avait été vidé de son sang. Ma découverte se confirma en palpant le corps des deux côtés. Je pensai alors à une anémie foudroyante qui aurait terrassé le pauvre petit. Une marque au poignet gauche m'intrigua toutefois. La peau était déchirée comme si l'enfant s'était accroché contre un objet coupant. Le bourgmestre, tout comme moi, était navré du décès de cet enfant et nous promîmes d'assister aux funérailles auprès de ses parents.

Je ne revis pas la belle Clarissa de la soirée car le bourgmestre m'emmena dîner à l'auberge. Grâce à lui, je liai connaissance avec divers marchands et personnages locaux. D'après les conversations, les maux dont souffrait la population étaient des plus communs : engelures dues au froid ou encore mal de dos dus aux travaux des champs. Je ne décelai aucun autre cas d'anémie similaire à celui dont avait souffert le garçon décédé. C'est avec une étrange impression d'inachevé que je me couchai pour ma première nuit chez mon hôte.


Chapitre 3

Au matin, mon corps était reposé mais mon esprit restait tourmenté par une nuit remplie de cauchemars. Les histoires de la veille m'avaient davantage affecté que je l'aurais pensé. Je disposai de toute la matinée pour me présenter et lier connaissance avec les villageois de Rivna. Par la même occasion, je comptais également faire quelques achats nécessaires à l'exercice de ma profession. Cette matinée passa agréablement et après le repas, je me rendis, accompagné de mon hôte, à l'enterrement du garçon. Clarissa, ayant les funérailles en horreur, resta à la maison.

Je ne cesserai jamais de m'étonner des traditions mortuaires de mes compatriotes. En effet, les populations très superstitieuses disposent d'un nombre interminable de rites funéraires à respecter. Afin de ne pas s'attirer le mauvais sort, il est d'ailleurs inconcevable de les remettre en cause ou même de chercher leur origine. Les vieilles de la famille avaient soigneusement vérifié qu'aucun animal ne s'était introduit dans l'église. La présence d'animaux - domestiques ou sauvages - près d'un défunt était jugée néfaste, car ils pouvaient retenir l'âme du disparu sur terre. Une fois le cercueil de l'enfant déposé dans l'église, la famille se recueillit auprès du prêtre pour une messe solennelle. Mon cœur se serra quand j'aperçus le visage fermé des parents qui faisaient montre d'une profonde détresse. La messe terminée, suivit une longue série d'offrandes des proches mais également des représentants de chaque famille. De nombreux objets furent placés dans le cercueil : un recueil de poèmes, un jouet en bois, un bouquet de fleurs sauvages... Pour terminer, le prêtre disposa deux grosses pièces d'argent sur les paupières du garçon, avant de refermer le couvercle pour toujours. Quelques années auparavant, on m'avait renseigné sur la signification de ce dernier rituel. Ces pièces sont censées payer le voyage du défunt afin qu'il ne soit pas condamné à demeurer dans le monde des vivants. Les populations craignent tout particulièrement que les morts, insatisfaits, quittent leur tombe pour se venger d'avoir eu des funérailles bâclées. La cérémonie achevée, chacun fit ses condoléances à la famille avant de quitter l'église. La famille allait accompagner le prêtre et les fossoyeurs au cimetière pour l'enterrement du cercueil.

Nous nous rendîmes compte que la nuit allait tomber dans deux heures, tout au plus. Mon hôte m'invita pour la soirée chez un de ses cousins qui habitait non loin du centre du bourg. Cet ancien bûcheron gardait la carrure imposante des hommes menant une vie rude au grand air. Souffrant d'une blessure irréversible, il avait abandonné son métier pour se consacrer au travail du bois, confectionnant depuis des ustensiles de belle qualité. Durant cette veillée, j'en appris davantage sur les uns et les autres. Nous discutâmes également des temps difficiles à venir et des brigands qui rendaient les routes si peu sûres. Malgré notre différence d'âge et de milieu, nous nous entendions parfaitement. Je pensai finalement que le destin m'avait mené sur le bon chemin. Cette idée s'intensifia lorsque je me pris à penser à la fille adoptive de mon hôte.

Cette nuit me laissa cette fois frais et dispo et c'est avec grand appétit que je descendis à la cuisine. La mine sombre du bourgmestre refroidit d'un coup ma bonne humeur matinale. Il m'apprit que j'étais demandé au plus vite au chevet de la mère du garçon disparu. Cette pauvre femme avait fait un malaise et était restée alitée dans sa chambre. Je le rassurai en avançant le fait qu'elle avait du chagrin et devait avoir beaucoup de mal à accepter la mort de son enfant. Le bourgmestre, attendant un notable pour affaire, m'expliqua le chemin pour me rendre seul chez elle. Après avoir avalé d'un trait un grand bol de lait chaud, je quittai la maison. La place était baignée d'un épais brouillard et c'est avec beaucoup de peine que je parvins à destination. Une vieille, que j'avais vue à l'enterrement, me salua en silence et m'invita à entrer. Une lourde odeur d'ail m'accueillit lorsque je franchis le seuil. Je remarquai plusieurs chapelets d'ail pendus près de l'entrée. La vieille me fit monter sans attendre au premier où je découvris la malheureuse dans une chambre.

Même si la pièce était plongée dans la pénombre, je distinguais parfaitement la silhouette de la femme étendue sur le lit. Sa pâleur me choqua, ainsi que de larges cernes. Les yeux grands ouverts, elle ne réagit pas à mon arrivée. Je pensai avec effroi être venu trop tard mais lorsque je lui pris le poignet, je sentis battre son pouls. Je sursautai quand une main s'abattit brusquement sur mon bras. Un homme que je reconnus comme le mari venait juste de sortir de l'ombre, près du lit. Il m'expliqua que, depuis son malaise, sa femme ne disait plus un mot. D'après son teint inquiétant et son extrême faiblesse, elle ne semblait pas souffrir d'une quelconque blessure. Le contrecoup de l'enterrement minait son moral mais également son corps. Je lui préconisai de boire des bouillons de viande pour lui rendre des forces. La vieille, qui devait être sa mère, nous rejoignit et s'avança vers le lit. Elle comptait mettre une croix au cou de sa fille. A peine la croix toucha la peau, que la malade - jusque-là inerte - se mit à hurler d'une manière atroce. Quelques secondes plus tard, son buste retomba sur le lit et elle retrouva un certain calme. Comme elle se mit à parler à voix basse, nous nous rapprochâmes tous les trois pour entendre ses propos. Ce qu'elle disait était tout à fait incohérent : son fils serait revenu la voir dans la nuit. En entendant ces mots, la vieille se signa et quitta précipitamment la pièce. Le mari, effondré, me raccompagna à l'entrée et me remercia de ma venue. L'attitude de la vieille à mon égard était tout autre : parlant à son beau-fils, elle clamait que je ne pourrais en rien leur être utile, mais que la venue d'un dhampir leur était nécessaire. Avant que je puisse leur demander le sens de ce terme, on m'avait prestement congédié.

De retour chez le bourgmestre, je dus attendre le départ du notable pour pouvoir raconter cette étrange aventure à mon hôte. Lorsque je finis mon histoire et mentionnai le dhampir, mon compagnon blêmit. Devant mon insistance, il accepta finalement de me conter la signification de ce mot. Ce terme désigne un homme né du viol d'une mortelle par un vampire. Partagé entre deux mondes - les ténèbres et la lumière - cet être n'a de cesse de rechercher sa rédemption en chassant et en détruisant les créatures malveillantes. Beaucoup de charlatans se font passer pour des dhampirs mais le bourgmestre était sûr que la vieille ferait appel à un authentique dhampir : Piotr Yagulin. Prétextant quelques occupations pressantes, il coupa finalement court à la discussion. Avant de me quitter, il ajouta qu'il vaudrait mieux pour moi que je ne vois Piotr Yagulin que le plus tard possible.

C'est donc l'esprit troublé que je passai les deux jours suivants. Je rendis visite une fois à ma patiente qui semblait aller mieux. J'eus bien du mal à supporter l'odeur puissante de l'ail ainsi que le regard, inquisiteur et étrangement satisfait, de la vieille. C'est au retour de cette visite, en fin d'après midi, que je décidai d'aller faire un tour à l'auberge.

En poussant la porte de l'auberge, je vis un homme remarquable qui était en train de s'installer à une table. La première chose qui me figea sur place fut son regard intense. Son visage buriné, mangé par une barbe noire, reflétait une vie d'aventures. Cet homme respirait le mystère mais surtout une intelligence vivace et des connaissances immenses. Même s'il était vêtu de vêtements grossiers, il ne ressemblait en aucun cas à un quelconque vagabond ; et chacun se serait retourné sur son passage. Tandis que j'observais sa carrure et ses vêtements, j'aperçus son compagnon : une bête aussi extraordinaire que son maître. Le malinois accusait une taille exceptionnelle, sans doute le double de la norme de cette race. Son poil noir luisait sous l'éclairage des bougies, laissant une atmosphère irréelle. La bête semblait me jauger comme un être humain, ou bien plus… On aurait pu croire qu'à cet instant, elle jugeait mon âme ! Lorsque l'aubergiste salua d'une voix forte le nouveau venu, je compris que je venais de rencontrer le dhampir et décidai de prolonger ma soirée pour en apprendre plus sur son compte. L'aubergiste me fit un signe de connivence et ne tarda pas à me servir un verre à la table du dhampir. Il me présenta enfin à Piotr Yagulin, le fameux chasseur de vampires.


Chapitre 4

Tout d'abord impressionné par ce singulier personnage, je ne tardai pas - la boisson aidant - à lui parler librement. J'appris que Piotr Yagulin avait pour habitude de s'arrêter dans cette auberge lorsqu'il venait dans la région. Cette fois-ci, sa visite était motivée par la demande de la grand-mère du garçon récemment décédé. La vieille était persuadée que son petit-fils était revenu d'entre les morts, et elle craignait désormais pour la vie de sa fille. Je ne lui cachais pas mon scepticisme concernant cette affaire, mais le dhampir se contenta de sourire sans chercher à m'imposer ses idées. Il me déclara seulement que la médecine ne pouvait pas guérir tous les maux de ce monde. Depuis près de vingt ans qu'il parcourait les routes, il avait été confronté à des événements extraordinaires où le bon sens n'avait pas sa place. Je ne doutais pas de ses dires, mais je lui fis tout de même part de mes réserves, n'ayant jamais eu à faire face - de près ou de loin - au surnaturel. Yagulin, qui parut apprécier ma franchise et mon attitude amicale à son égard, continua alors son récit.

Il m'expliqua avoir questionné la grand-mère sur les dernières habitudes de son petit-fils. Elle lui avait fréquemment reproché de jouer trop près du domaine des Leonova car elle craignait qu'il n'y fasse une mauvaise rencontre. Cette terre, maudite depuis la disparition tragique des parents de Clarissa, avait été abandonnée aux bêtes sauvages. Après avoir vu la mère souffrante, Yagulin pensait que le lien qui unissait la mère et l'enfant n'était toujours pas rompu. Cet attachement persistant était néfaste et pouvait être à l'origine du retour du garçon. Le dhampir m'annonça que les vampires attaquaient essentiellement leur proche famille et tous ceux qui leur avaient été chers de leur vivant.

Devant mon incrédulité, Yagulin me donna quelques explications sur leurs méfaits les plus courants. Ces créatures reviennent littéralement du monde des morts pour aspirer la vitalité des vivants, en leur suçant le sang ou en les étouffant. Des funérailles bâclées peuvent provoquer le retour d'un membre de la famille quelques temps après l'inhumation. Les vampires prennent parfois d'autres formes physiques ou empruntent différentes ruses pour arriver à leurs fins. Certains parviennent à exercer une mauvaise influence sur le bétail ou encore sur les récoltes. Les anciens font alors appel à des spécialistes, et les dhampirs sont les personnes les plus compétentes pour régler la situation. Au fil des années, Yagulin a su non seulement s'adapter aux forces des vampires, mais également apprendre à connaître leurs faiblesses pour les terrasser.

Peu avant de nous quitter, j'évoquai avec lui ma dernière discussion avec mon hôte concernant la signification du terme dhampir. Je décelai alors immédiatement un changement d'humeur chez mon interlocuteur, et entrevis dans son regard de la douleur et de la hargne. A cet instant, je ressentis l'immense difficulté d'être reconnu comme le fils d'une de ces créatures maudites. De par cette étrange différence, Yagulin devait être mis à part par le commun des mortels et condamné à ne pas connaître le bonheur d'une vie normale. Il ne m'en dit pas plus pour ce soir mais me serra chaleureusement la main. Ce geste me poussa à lui faire une demande : pouvoir l'assister dans sa quête. Après quelques secondes de réflexion, le calme revint dans ses yeux et il accepta ma requête. Il me demanda alors de me tenir prêt le soir suivant et convenu de venir me chercher à la maison du bourgmestre. Sur ces dernières instructions, il partit de son côté avec son compagnon à quatre pattes qu'il m'avait présenté sous le nom d'Ombre. Je le regardai s'enfoncer dans la nuit et pris le chemin du retour dans un état second. Toutes mes pensées étaient centrées sur les histoires fantastiques contées durant ces dernières heures.

La journée suivante se déroula sans que je n'en prenne réellement conscience, tout occupé à mes premières visites auprès des villageois de Rivna. En fin d'après-midi, j'avais dîné tôt et attendait impatiemment mon rendez-vous avec Piotr Yagulin. Mon hôte me jugea fou de me mêler à ces histoires de revenants et me laissa seul attendre le dhampir. Une demi-heure plus tard, Yagulin vint me chercher pour m'emmener directement chez la grand-mère.

A la nuit tombée, nous nous postâmes dans la chambre du défunt. La grand-mère nous avait gentiment apporté de quoi nous sustenter et nous tenir éveillés pour la nuit. La chambre étant voisine de celle des parents, nous n'aurions ainsi aucune difficulté à entendre le moindre bruit suspect, et surtout à agir rapidement. Yagulin avait laissé quartier libre pour la nuit à Ombre et la bête était sans doute en chasse près des ruines du château. Avant de venir, il m'avait expliqué que les animaux, notamment les chiens, ressentaient particulièrement les événements surnaturels ou bien la présence d'êtres corrompus. En grognant, Ombre n'aurait fait que nous gêner dans notre surveillance du prétendu vampire. Yagulin voulait être absolument certain de l'identité de la créature pour pouvoir mettre en œuvre, dès le lendemain, une riposte efficace.

Deux heures venaient de sonner quand nous entendîmes craquer les marches de l'escalier. Alors que j'allais me lever, Yagulin me retint en me faisant signe de patienter. Nous discernâmes un pas léger sur le palier puis la porte de la chambre des parents s'ouvrir. Quelques minutes passèrent avant que Yagulin se lève et me fasse signe de le suivre. Le spectacle que je découvris dans la chambre voisine me noua le ventre d'effroi. Malgré la pénombre, je distinguais le garçon décédé qui s'était couché sur sa mère et la serrait dans ses bras. La pauvre semblait souffrir mille morts mais ne parvenait pas pour autant à se réveiller. Son mari, couché dans le lit à côté d'elle, dormait d'un sommeil profond malgré les gémissements de sa femme. Le dhampir me tira par le bras et m'emmena au rez-de-chaussée. Devant mon incompréhension et mon envie d'agir, il me rassura en me disant que la femme n'était pas encore en grand danger, même si le spectacle à l'étage m'avait effrayé. Nous dûmes attendre en embuscade, dans le coin le plus sombre de la cuisine, que le vampire termine son repas car Yagulin voulait absolument suivre la créature jusqu'à sa retraite diurne.

Peu avant l'aube, l'horrible créature descendit les escaliers. Semblant beaucoup moins pâle que précédemment, il sortit par la porte principale. J'avais beaucoup de mal à accepter que le petit garçon que nous suivions dans la nuit était en fait un cadavre animé, un véritable revenant en corps ! Il se dirigea directement vers le cimetière mais délaissa la grande grille pour emprunter une entrée secondaire. Yagulin m'annonça que cette partie du cimetière était non consacrée. Nous aperçûmes l'enfant maudit se glisser dans un caveau anonyme. Il tira sans effort la lourde dalle au dessus de lui pour sceller l'ouverture. Le dhampir disposa sur la tombe quelques branches de rosiers sauvages pour empêcher le vampire de s'échapper.

Mon compagnon était satisfait de notre surveillance, qui lui avait permis de ne pas perdre de temps à localiser la retraite du vampire. Dés les premières lueurs du jour, il entreprit de chercher un frêne ou un tilleul pour se confectionner un pieu. Ne comprenant guère ses intentions, il m'annonça que le pieu plongé dans la poitrine des vampires était une des méthodes les plus classiques pour les détruire. Durant un bref instant, je sentis mes forces me quitter et Yagulin dût me soutenir. Me voyant hésiter, le dhampir me rappela les événements de la nuit et la nature diabolique de notre adversaire qui n'avait plus rien d'humain. Il ne tarda pas à trouver un tilleul dont il cassa une branche. A l'aide d'un poignard, il tailla adroitement dans le bois un pieu acéré. Cette tâche terminée, nous ressortîmes du cimetière pour prendre un peu de repos près d'un ruisseau. Mon compagnon sortit de sa besace un demi pain et du fromage en croûte. L'eau fraîche du ruisseau accompagna ce repas bienvenu. Yagulin m'invita à me reposer quelques heures et se prépara également à dormir. Je ne tardai pas à fermer les yeux, n'ayant pas pris de repos depuis l'avant-veille.

Mon compagnon me réveilla peu avant midi, heure propice à notre macabre tâche. De retour devant la tombe sans nom, Yagulin parvint à ouvrir le caveau sans mon aide. Le corps du petit garçon apparut alors en pleine lumière. Il paraissait seulement endormi : le teint vermeil, le corps souple et les lèvres rouges. Quelques gouttes de sang tachaient sa chemise. Le dhampir prit fermement le pieu à deux mains pour l'enfoncer d'un coup dans la poitrine du vampire. En repensant à ce moment, je ne sais ce qui fut le plus horrible : le sang qui jaillissait à flots de la blessure ou bien le cri affreux que poussa la créature. Le visage du garçon, un instant bestial, redevint paisible. Yagulin imbiba les restes du pain avec le sang écoulé afin de l'apporter à la mère. En ingurgitant le sang du vampire, la victime se prémunirait ainsi de toute transmission du mal. Il me demanda de m'éloigner de la tombe et de l'attendre un peu plus loin. De loin, je le vis reprendre son poignard et se pencher sur le corps. Un instant plus tard, il remis la dalle en place et me rejoignit, tout occupé à essuyer son poignard qui dégoulinait de sang. Mon compagnon avait préféré que je n'assiste pas à la dernière partie du rituel qui avait libéré une fois pour toute l'âme du petit garçon. Avant de refermer la tombe, il avait… décapité le pauvre petit !

Nous retournâmes voir la grand-mère qui nous attendait sur le pas de la porte. Le dhampir lui remit le pain qu'il avait empaqueté dans un torchon et reçut en retour une bourse, sans doute la somme allouée à son travail. Je sollicitai une visite auprès de sa fille afin de m'enquérir de son état. La femme était en bonne forme, assise dans son lit. Elle ne semblait plus souffrir de faiblesse ou d'un quelconque tourment. Yagulin m'assura que, dès demain, elle pourrait vaquer normalement à ses occupations. Pour nous remercier, la grand-mère et son gendre nous avaient préparé quelques spécialités locales accompagnées de vin chaud.

En fin d'après-midi, je regardai mon compagnon - qu'Ombre avait rejoint entre temps - quitter Rivna. Je ne me doutais alors pas que cette extraordinaire aventure allait bouleverser ma vie et serait déterminante dans mes choix futurs. Mais ceci est une autre histoire…

Fin


Famille de vampires, une
Famille du vourdalak, la
Mille et un fantômes, les
Wurdalaks : Trois visages de la peur, les