La chose des ténèbres

Une nouvelle d'horreur
par Mordue de Vampires

 

 

Chapitre 1

" Le temps sera pluvieux toute la journée sur notre bonne ville de Plymouth. Prévoyez de gros orages tout au long de l'après-midi. C'était la météo sur Radio Campus, restez-avec nous pour l'émission musicale… "

Riley Finnigan coupe la radio de sa chambre universitaire avant d'attraper ses dossiers. Après un rapide coup d'œil sur son bureau, le jeune homme quitte la pièce en trombe. Plongé dans un travail de recherche, il ne s'est pas rendu compte de l'heure avancée. Cet après-midi, il remplace un pigiste au journal local. Bien qu'il ne soit qu'en deuxième année d'études en journalisme, ses qualités lui ont permis de décrocher ce petit boulot. Une première expérience dans ce milieu très fermé est toujours bon à prendre. D'un naturel enjoué et serviable, Riley n'a eu aucun mal à sympathiser avec ses collègues de bureau.

Ce n'est qu'une fois dans la rue, qu'il se rend compte de son oubli. La météo n'a pas menti : des trombes d'eau s'abattent dans les rues. Sans parapluie, il va devoir sprinter jusqu'à l'arrêt de bus. Les rares passants ont tous la tête baissée, le nez dans leur col, ou sont sous leur parapluie.

- Quand faut y aller… faut y aller !

Riley coupe à travers le campus et monte dans un bus en stationnement qui le mènera à quelques rues du journal. En comptant sur la circulation et la pluie, il arrivera un quart d'heure plus tard. Il a juste le temps de classer les affaires en cours et de remettre de l'ordre dans ses projets les plus intéressants. Originaire du Nord de l'Angleterre, Riley est content de son choix d'université. Dynamique et réactif, le jeune homme s'épanouit dans ses études. Pour ne rien gâcher, la vie à Plymouth est idéale pour les étudiants qui profitent d'installations modernes, de matériel innovant et de loisirs en pagaille. Il s'entraîne ainsi tous les deux jours sur la piste de course, et parfois à la piscine olympique du campus.

Riley descend à l'arrêt prévu en râlant contre la pluie qui ne s'est toujours pas calmée. Les rues de ce quartier, pourtant populaire, sont d'ailleurs désertes. En se protégeant avec sa sacoche, le jeune étudiant presse le pas. Absorbé comme à son habitude dans ses pensées, il percute un homme au croisement d'une rue.

- Je suis désolé, je ne vous avais pas vu arriver !

L'homme, déséquilibré par le choc, est tombé à terre. Riley lui tend la main pour l'aider à se relever. La poigne de l'homme est glacée. Riley se dit que ce type a dû passer pas mal de temps sous la pluie battante. Lorsque l'inconnu se relève, le jeune étudiant se sent étrangement mal à l'aise. Il n'a qu'une envie : s'éloigner au plus vite de cet inconnu, d'apparence pourtant banale. Un sixième sens oublié s'est soudainement réveillé pour le prévenir d'un danger imminent. Riley annonce d'une voix quelque peu tremblante :

- Bien, je vois que vous n'avez aucun mal… Excusez-moi encore !

N'attendant même pas une réponse, l'étudiant s'empresse de reprendre son chemin. Il se dit intérieurement que ce type avait vraiment un " je ne sais quoi " de dérangeant. En jetant un œil à sa montre, Riley est soulagé : il arrivera au journal sans trop de retard.

Soudain, Riley entend dans son dos un bruit de frein et de tôle froissée. Ce qu'il craint est malheureusement arrivé : une voiture vient de percuter quelqu'un. En s'approchant du lieu de l'accident, il remarque que c'est l'homme qu'il vient juste de renverser. Décidément, ce pauvre type n'a pas de chance… Riley décide de proposer son aide au conducteur. Ce dernier, un quinquagénaire bedonnant, descend de sa voiture l'air passablement affolé.

Le conducteur et Riley sont soulagés de voir l'accidenté se relever, mais restent cependant effarés en contemplant le visage du malheureux. D'après le pare-brise fracassé, l'homme a du prendre la voiture de plein fouet. En ruisselant sur sa peau, la pluie est rougie par le sang de multiples blessures. Comment un homme peut se relever d'un tel choc, le crâne à demi enfoncé ? Sa mâchoire est brisée sur tout le côté droit et l'œil a éclaté, ne laissant qu'un amas de substance noirâtre. Malgré son état, l'accidenté ne prononce pas un mot, ni même un cri de douleur. Une lueur inquiétante brille dans son œil valide. Le conducteur est tellement pâle que Riley se demande s'il va se trouver mal. Mais lui aussi offre sans doute un tel visage…

Brusquement, l'inconnu se retourne et s'empare d'un large morceau de verre brisé. Sans mot dire, il s'élance avec une vivacité déconcertante sur le conducteur de la voiture. Riley reste figé devant la scène incroyable qui semble se dérouler au ralenti devant lui. L'inconnu plante avec force le morceau de verre dans le cou du conducteur. La victime s'écroule alors, les yeux ébahis. L'arme improvisée a tranché la chair, libérant un flot écarlate. Le jeune étudiant manque de défaillir mais se ressaisit rapidement lorsque l'inconnu lui fait face.

Ce mec est dingue… C'est un fou meurtrier ! Riley se dit avec ironie que s'il ne veut pas faire le lendemain la une de son propre journal, il lui faut fuir. Il ne doit en aucun cas laisser ce type le toucher. Le conducteur a du se vider de son sang, et Riley ne peut malheureusement plus rien pour lui. Ne sachant pas dans quelle direction partir, le jeune homme s'élance. L'adrénaline lui donne des ailes et doit sans aucun doute lui permettre de pulvériser tous ses records de course.

Après quelques minutes, Riley prend le risque de regarder derrière lui. A première vue, il a réussi à distancer le meurtrier. Complètement déboussolé par la scène d'horreur qu'il vient de vivre, le jeune homme ne sait que faire…


Chapitre 2

- Bonjour Inspecteur Amblard. Voici votre courrier.

- Hum… Merci, posez-le là…

L'inspecteur Jenny Amblard, occupée à terminer son rapport, ne relève même pas la tête de son dossier. Quelques heures plus tôt, un étudiant en état de choc débarquait au commissariat. Devant ses propos sans queue ni tête, il lui fut rapidement confié. Le temps de le calmer et de le rassurer, une voiture de police fut dépêchée sur les lieux d'un accident rapporté par le jeune homme. Ce dernier déclina son identité et les renseignements habituels. Riley Finnigan n'a pas d'antécédents judiciaires et ne semble ni ivre ni drogué. Un rapide coup de fil à son chargé de suivi à la fac confirma un état psychologique stable et une implication reconnue pour ses études.

Elle se remémore une nouvelle fois les propos de l'étudiant. Si ses dires sont vrais, un déséquilibré se ballade actuellement en centre ville. L'inspecteur ricane intérieurement en pensant au comportement du tueur. Un fou furieux particulièrement résistant tue sans mobile apparent et avec une violence inouïe… Finnigan patiente sagement dans un bureau à côté. Avec son air propre sur lui, on lui accorderait le bon dieu sans confession… Mais cette histoire de macchabée psychopathe est un peu tirée par les cheveux.

- Inspecteur Amblard, vous êtes demandée en salle de réunion. Le lieu de l'accident a été bouclé. L'étudiant n'a pas menti. On a retrouvé un type égorgé en pleine rue !

Une telle affaire n'est pas courante à Plymouth et les meilleurs éléments de la cellule criminelle ont été convoqués en présence du commissaire principal. La déclaration de Riley Finnigan s'est avérée malheureusement tout à fait exacte. En raison de la pluie battante, la recherche d'indices est difficile. Les officiers sur place ont tout de même relevé une empreinte sur la lame de verre ayant servi d'arme au tueur. Dans l'attente des résultats, les inspecteurs examinent les photos du légiste et le rapport de leurs collègues.

- Putain, c'est une vraie boucherie…

Les photos couleur montrent le cadavre du conducteur sous tous les angles. Blanc comme neige, il s'est vidé de son sang. Le corps est entouré de flaques de sang.

- Il faut avoir une force colossale pour enfoncer un bout de verre aussi profondément… et en plus en un seul coup.

- Peut-être que l'agresseur est un camé en manque. L'étudiant nous a dit qu'il n'avait pas l'air net.

- Oui, ça pourrait être une explication…

Chacun émet sa théorie. Pour l'instant, tout repose sur l'empreinte et la description faite par Riley Finnigan. Le tueur est désormais borgne et sa mâchoire est brisée sur le côté droit. Tous les médecins ont été contactés, ainsi que les cliniques et l'hôpital central, mais l'homme n'a été vu nulle part. La recherche n'a également rien donné auprès des cabinets vétérinaires. Un type à moitié défiguré ne devrait pourtant pas rester longtemps en ballade dans la nature.

Le briefing est interrompu par l'arrivée des résultats de la prise d'empreinte. L'assistant qui apporte le dossier a un drôle de regard. En remettant les résultats au commissaire, il s'exclame :

- Je ne sais pas à quoi on est confronté… mais c'est du délire !

- Qu'est-ce que vous entendez par là ?

- L'empreinte est celle d'un certain Jack Brandt. Or ce type est mort en 1997…

- Vous avez dû faire une erreur, voyons !

- Non, commissaire, les tests ont été vérifiés. L'empreinte retrouvée est parfaitement nette. Il n'y a pas de doute. Jack Brandt était fiché comme dealer et proxénète. Il opérait dans les bas-fonds et habitait le quartier de West Point.

- Et, alors, de quoi est-il mort ?

- Il a été retrouvé criblé de balles. Le rapport a conclu à un règlement de compte. Mais, le plus bizarre, c'est que le corps a disparu de la morgue, juste la veille de l'enterrement.

Le commissaire commence à fulminer et insiste pour que les recherches se poursuivent sur ce mystérieux Jack Brandt. Quant à elle, l'inspecteur Amblard prend un cliché du suspect - officiellement décédé - pour le montrer à l'étudiant. Dans le couloir, elle grave les traits de Jack Brandt dans sa mémoire. Le type est effectivement quelconque, avec néanmoins un regard appuyé qui démontre une nature agressive. Ayant également mémorisé son adresse dans le quartier pourri de West Point, elle se promet d'y faire un tour.

- Finnigan, nous avons une photo d'un suspect, dîtes-moi si vous le reconnaissez.

- Oui, c'est lui, il n'y a pas de doute. Même s'il paraît plus… normal… sur cette photo.

- Normal ?

- Oui, je ne sais pas comment m'expliquer… Ce mec me faisait une drôle d'impression, pas uniquement comme un homme dangereux… plus que ça…

L'après-midi touchant à sa fin, Jenny Amblard propose au jeune homme de le ramener à son domicile. Par la suite, il sera contacté en cas de besoin pour l'avancement de l'enquête. Le trajet en voiture se fait en silence, chacun étant plongé dans ses pensées. Arrivé au campus, l'inspecteur rappelle à son témoin qu'il peut bénéficier d'une assistance psychologique s'il le souhaite. Finnigan soutient qu'il va bien et remercie l'inspecteur pour sa sollicitude.

Sur le chemin du retour, l'inspecteur élabore plusieurs hypothèses, mais à l'heure actuelle, aucune ne semble tenir debout. Un quart d'heure plus tard, en se garant sur le parking du commissariat, elle se rend compte que l'étudiant a oublié sa sacoche et son téléphone portable. Ayant de toute façon quasiment terminé son service, elle décide de faire marche arrière. A l'aide de la radio, elle prévient l'opérateur du commissariat.

La circulation est fluide. La pluie s'est calmée mais les gens ont préféré passer la soirée tranquillement chez eux. De retour sur le campus, elle sort sa fiche sur l'étudiant pour lire son adresse : bloc D, chambre 202. Prenant à pied la direction des chambres, elle examine le campus. Les bâtiments imposants sont disséminés dans un parc gigantesque. Aux abords de l'entrée du bloc D, elle entend un fracas comme si une fenêtre se brisait violemment. Empoignant en vitesse son révolver, elle s'engage en courant dans le hall.


Chapitre 3

Riley Finnigan quitte la voiture de l'inspecteur Amblard l'esprit embrumé. Cet après-midi interminable lui a été bien pénible. Etant resté inactif la plupart du temps dans l'attente des visites des policiers, il n'a cessé de revoir dans sa tête les images du crime. Ce n'est qu'une fois devant la porte de son logement qu'il se rend compte de l'absence de sa sacoche. Heureusement, ses clés sont toujours rangées dans la poche intérieure de sa veste. La conscience tranquille, il est certain d'avoir oublié ses affaires dans la voiture qui l'a ramené.

Après avoir ouvert sa porte d'entrée, il décroche le téléphone pour contacter le commissariat. Le signal continu dans l'écouteur lui indique un problème de ligne. Le jeune homme est étonné d'un tel dysfonctionnement, n'ayant encore jamais rencontré de coupure téléphonique depuis son entrée au campus. De part ses études, il passe de nombreux appels aux bibliothèques pour commander des ouvrages ou encore aux journaux locaux.

Laissant de côté ce problème pour le moment, il décide de trouver quelques occupations pour se vider la tête. Grand amateur des programmes radio, il allume son poste sur sa station préférée. Pourquoi ne pas mettre au propre ses notes prises lors du dernier colloque ? Quelques minutes plus tard, il est interrompu par des coups à sa porte. La voix tonitruante de Max Robertson, un de ses collègues, retentit dans le couloir.

- Hey Finnigan, t'es là ?

Riley est toujours impressionné devant la stature imposante de Max. Cet écossais de 120 kilos n'a pas un poil de graisse. Fervent défenseur de l'équipe écossaise de rugby, Max Robertson ne se contente pas de regarder le sport à la télé mais pratique de nombreuses disciplines depuis son adolescence. Il se destine avec enthousiasme au milieu du journalisme sportif.

- Hé bien, le rat de bibliothèque ne sort plus de sa cage ?

- Max, si tu savais ce qui m'est arrivé !

Riley raconte son aventure du jour dans les grandes lignes. Devant ses réactions, Max Robertson se doute bien que son ami a vécu une expérience traumatisante. Réfléchissant lui aussi à l'accident, il tente trouver des réponses :

- Pour ne pas ressentir la douleur ce type doit être fêlé, non ?

- Oui, sans doute un mec en manque qui ne se rend même pas compte des dégâts qu'il a subis.

- Ou alors c'est une sorte de zombie… surtout avec cette histoire de décès et de cadavre disparu !

- Enfin Max, arrête de dire des conneries ! Pourquoi pas un vampire tant que tu y es !

- Ah, mais les vampires ne sortent pas en plein jour.

- N'empêche…

Riley est interrompu par l'explosion soudaine de la fenêtre de la chambre. Les deux étudiants protègent par réflexe leur visage des débris de verre. Une silhouette franchit le cadre pour pénétrer dans la pièce. La surprise passée, Riley remarque avec stupeur que le tueur de cet après midi lui fait face. Son visage ne porte plus les marques de l'accident. Une cicatrisation aussi rapide des tissus est inconcevable ; même l'orbite droite laisse apercevoir un œil pâle. Le regard braqué sur Riley, l'intrus s'élance à une vitesse fulgurante.

Ne réfléchissant même pas, Max Robertson mobilise tous les réflexes acquis lors de ses entrainements pour intercepter l'intrus. Il s'abat de tout son poids sur lui. Content de son plaquage, Max s'exclame :

- Et ben voilà, cet empaffé va dormir un peu.

- Passe-moi ton portable, que j'appelle la police.

Fébrile, Riley presse son ami à se dépêcher. Il a tout d'un coup un mauvais pressentiment. Max lui tend le téléphone mais s'écroule soudain, un genou à terre. Derrière lui, le tueur s'est relevé et lui assène un violent coup de coude, pour ensuite enjamber le corps de Max, tombé au sol comme une masse. Devant la force surnaturelle de son ennemi, Riley panique. Il n'aura pas le temps de rejoindre la porte et encore moins de la déverrouiller. Son instinct de conservation le pousse vers la fenêtre, même s'il doit sauter de deux étages.

Malheureusement, son ennemi est plus rapide et bloque toute issue possible. Un rictus se dessine sur le visage du tueur, comme s'il prenait un malin plaisir à jouer avec sa proie. Alors qu'il s'avance vers l'étudiant, des coups retentissent à la porte du studio. La voix de l'inspecteur Amblard se fait entendre :

- Police ! Ouvrez immédiatement la porte ou je tire sur la serrure !

Le tueur ne semble pas s'inquiéter de cette sommation et envoie un coup magistral dans le ventre de l'étudiant. Le souffle coupé et envahi par une douleur fulgurante, Riley perd conscience. Dans le même temps, deux coups de feu retentissent, précédant l'entrée de l'inspecteur. Arme au poing, elle évalue d'un regard la situation et découvre Riley Finnigan sans connaissance, porté par son suspect, Jack Brandt. Elle s'écrit d'une voix ferme :

- Brandt, lâchez-le immédiatement !

Elle sait bien qu'elle ne peut tirer sans risquer de toucher le jeune homme et reste impuissante quand Brandt saute dans le vide, emportant le pauvre étudiant. Courant vers la fenêtre, elle constate que Brandt s'est parfaitement rétabli de son saut de deux étages et cavale vers la sortie du campus. Rapidement, elle tâte le pouls du jeune homme étendu dans la pièce et constate qu'il n'est qu'évanoui. Ressortant en trombe du studio, elle s'élance à la poursuite de Brandt. Croisant quelques curieux dans le hall du bâtiment, elle leur demande de prévenir une ambulance. Ses coups de feu ont déjà dû alerter les résidents et la police ne devrait pas tarder.


Chapitre 4

A la sortie du campus, l'inspecteur Amblard aperçoit Brandt disparaître au coin d'une rue. La nuit commence à tomber et les passants se font plus rares. Finalement, elle récupère son retard sur lui, le poids de l'étudiant le ralentissant dans sa course. Au bout de quelques minutes, elle se rend compte que Brandt a remarqué sa filature. Etrangement, il maintient son allure en fonction d'elle, comme s'il souhaitait qu'elle ne le perdre pas de vue.

La direction qu'il prend ne la surprend pas : il se rend dans le quartier de West Point. Quelques rues le séparent de la zone universitaire de Plymouth. Le changement d'aspect y est radical : les façades dégradées succèdent aux attrayantes boutiques destinées aux étudiants. Au premier abord, ce quartier semble abandonné mais grouille en fait d'une faune peu recommandable. Si Brandt s'engage plus avant, l'inspecteur devra tenter quelque chose sous peine de tomber dans un traquenard. Pour l'instant, elle ne croise personne, les trombes d'eau de l'après-midi ayant même découragé les dealers locaux. Seuls quelques chats et chiens miteux fouinent dans les poubelles renversées. Brandt se faufile aisément entre les déchets, l'étudiant chargé sur son épaule.

Brusquement, il s'arrête pour pénétrer dans un hangar en tôle. L'endroit désert et silencieux est inquiétant. L'inspecteur Amblard serre un peu plus fort la crosse de son révolver, comme si ce geste la rassurait inconsciemment. Elle trouve bizarre que ce bâtiment soit le seul à ne pas être tagué. Après avoir vérifié que personne ne soit dissimulé près de l'entrée, elle entre par la porte entrebâillée. Une partie du plafond effondré laisse passer la lumière du soir. Elle distingue des véhicules et des machines de montage. En s'approchant, elle constate à la rouille que les engins n'ont pas servi depuis des lustres. Près de l'entrée, elle découvre un bureau désaffecté où s'entasse la poussière. Une lourde porte en métal, grande ouverte, précède un escalier qui mène vers un sous-sol. Une faible lueur s'en échappe. N'ayant pas aperçu d'autres sorties, l'inspecteur suppose que Brandt est descendu par là avec Finnigan. De nombreuses empreintes de pas lui confirment son idée.

Se risquer dans un sous-sol inconnu ne lui dit rien qui vaille mais, en pensant à l'étudiant, elle laisse de côté ses appréhensions. Une odeur épouvantable se dégage de l'escalier et l'inspecteur retient difficilement un début de nausée. Quelques ampoules à la lueur vacillante offrent un éclairage épars, particulièrement glauque. Les marches sont recouvertes de traces sombres de nature douteuse qu'elle espère ne pas être du sang. Sur un premier palier, elle découvre avec effroi l'origine du relent putride. La gorge serrée, elle écarquille les yeux devant un tas de corps pourrissants. Cinq cadavres de sans-abri ont été jetés pêle-mêle dans un coin. Les corps, d'une pâleur irréelle, portent un énorme trou sur le cou. Ces malheureux, vidés de leur sang quelque part, ont fini entreposés ici.

L'inspecteur Amblard est sur le point de remonter l'escalier pour chercher du renfort lorsqu'elle entend la porte métallique claquer. Prise de panique, elle constate que la porte du sous-sol est belle est bien fermée et malgré tous ses efforts, il lui est impossible de la déverrouiller. Après quelques minutes consacrées à calmer son souffle et à reprendre ses esprits, l'inspecteur redescend l'escalier…

Pendant ce temps, dans un endroit proche, Riley Finnigan ouvre les yeux. La dernière chose dont il se souvient est le coup magistral du tueur l'ayant fait s'évanouir. Il se retrouve allongé sur un matelas infect, dans un endroit sombre. C'est sans doute ce fou furieux qui l'a enlevé… mais pourquoi ? Et Max, qu'est-il devenu ? Finnigan n'arrive pas à comprendre les motivations du tueur et craint que ce type ne veuille en fait le torturer avant de le descendre. Il n'est pas étonné de trouver la porte de la pièce fermée à clé. Tapant du poing contre le battant, il tente de crier de rage et d'impuissance mais aucun son ne sort de sa gorge. Il tâte son cou et sa bouche pour détecter quelque chose d'anormal mais non, il ne peut simplement plus parler ! Cette constatation le laisse totalement déboussolé et il se demande s'il n'est pas en train de cauchemarder.

A cet instant, une voix chuchotante se fait entendre :

- Et bien, tu es réveillé… tu resteras près de moi, n'est-ce pas ? Oh, oui, je vais m'occuper de toi, comme toi, tu vas dorénavant me servir. Viens maintenant, suis ton nouveau compagnon…

La voix insidieuse ne semble venir de nulle part mais s'insinuer directement dans son esprit. Elle ressemble à une voix de femme même si les mots prononcés sont rauques. La porte s'ouvre sur son ravisseur qui l'empoigne brutalement pour l'entraîner dans un couloir tout aussi sombre. Un peu d'espoir lui vient lorsqu'il entend l'inspecteur Amblard crier :

- Brandt ! Lâchez-le immédiatement !

Brandt projette Finnigan contre un mur pour s'élancer aussitôt sur l'inspecteur. N'hésitant pas une seconde, elle lui tire dessus en pleine poitrine. Une, deux, trois balles… Les blessures ne font que le ralentir, laissant des trous fumants dans sa poitrine. L'homme ne porte qu'une chemise, comment peut-il encaisser trois balles à bout portant et rester debout ? Sur cette question, l'inspecteur, saisie au cou, finit de vider son chargeur dans le ventre de l'agresseur. Rien n'y fait, il commence à l'étrangler. Finnigan s'empare alors d'une tige de métal qui traîne au sol pour attaquer le tueur. De toutes ses forces, il l'enfonce d'un coup précis dans le crâne du tueur. Immédiatement, ses mains se desserrent et l'inspecteur Amblard peut respirer à nouveau. De larges marques violettes strient sa gorge.

Piégés dans ce sous-sol, ils ont l'impression de vivre un véritable cauchemar. L'étudiant, ne pouvant émettre un seul son, se fait comprendre par signes. Tous deux décident de continuer à avancer, convaincus qu'il doit exister une autre sortie. Au bout de quelques mètres, le couloir débouche dans une grande salle souterraine. Malgré le peu de lumière, ils constatent que cette salle mène au réseau des égouts. Il y règne une puanteur acide, faisant craindre à l'inspecteur de tomber sur un autre tas de cadavres. L'étudiant ne comprend pas pourquoi Jenny Amblard se met soudain à sangloter et à reculer. A quelques pas, il aperçoit un tas de rats morts surmonté par une forme pâle. Ce n'est qu'en s'approchant qu'il découvre que, sur ce tas immonde, gît le corps exsangue d'une petite fille nue, les yeux voilés grands ouverts. Figé sur place, Finnigan est tétanisé de peur et de dégoût. Il est finalement soulagé d'avoir pu ôter la vie à ce salaud de Brandt.

Brusquement, un bruit les fait sursauter. Une respiration lourde provient de l'obscurité, leur indiquant qu'ils ne sont pas seuls. Quelque chose bouge dans les ténèbres au fond de la salle. Finnigan aperçoit un long bras blanc attraper l'inspecteur à une vitesse incroyable. Elle est emportée sans qu'il puisse tenter de la retenir. Ses cris de frayeur se terminent en cris d'agonie. Peu après, Finnigan entend des bruits rapides de succion qui l'écœurent et déchaînent son imagination. Le silence total qui succède est d'autant plus terrifiant. La même voix rauque retentit dans sa tête :

- Tu vois, tu es un bon garçon… tu nourris déjà celle que tu vas servir. Viens plus près que je goûte ton sang. J'ai besoin de toi maintenant pour devenir mon compagnon.

Riley Finnigan comprend que tout est perdu. Il redoute de découvrir ce qui se cache sous la ville, cette chose qui vit dans les ténèbres. S'affalant contre un mur, il se laisse glisser sur le sol en pleurant. Entre ses larmes, il la voit arriver, mi-rampante mi sautillante. La chose est chauve, le corps longiligne et pâle. Ses griffes acérées raclent le sol à chacun de ses mouvements. Sa bouche ouverte laisse entrevoir des dents en pointe mais le pire est sa longue langue, fine comme un poignard. Les yeux rouges qui le fixent semblent l'évaluer sous toutes les coutures. Dans une dernière tentative, l'étudiant se relève pour s'éloigner du monstre. A peine debout, il ressent une terrible douleur sur sa cuisse gauche. En regardant sa jambe, il voit une grande entaille d'où son sang jaillit par saccades. La chose a dû sectionner l'artère. Rapidement, il sent ses forces diminuer. La créature lèche son sang à même le sol en ricanant de plaisir dans la tête de Riley. Peu avant de perdre conscience, il sent un goût abject dans la bouche, un goût métallique : le goût de son sang… à elle.

- Tu as tué mon serviteur qui me ramenait ma nourriture. Allez, bois et deviens ma nouvelle goule…

 

FIN