Les joies du cimetière

Une nouvelle pour les enfants
par Mordue de Vampires

 

 

Chapitre 1

La nuit vient de tomber sur le petit village de Rohovern, dans le Morbihan. Une bande de jeunes, toute occupée à jouer au foot, n'a pas fait attention à l'heure. En ce mois d'octobre, les soirées sont agréables et propices aux loisirs. Tout d'un coup, l'un des participants envoie le ballon par-dessus le mur de pierres du cimetière. Quelques uns se défilent d'office sans dire un mot et regagnent leur foyer, d'autres grommèlent, mécontents de ce contretemps. Finalement, Stefano est désigné pour aller récupérer le ballon. Deux de ses amis lui font la courte échelle et attendent son retour.

Stefano n'avait encore jamais mis les pieds dans le cimetière du village. Il vit avec ses parents dans une des fermes aux abords de Rohovern, la maison voisine appartenant à ses grands-parents maternels. Toujours enjoués et actifs, les " anciens " - comme tout le monde les nomme - ne comptent pas se retirer au cimetière de sitôt. Sa grande mère, Briega, adore lui raconter des histoires d'épouvante. Bien souvent, Stefano fait le fier et rit de ces récits effrayants. Mais à cette heure, seul au milieu des tombes, il commence à avoir les chocottes.

En plus, le ballon n'est nulle part en vue. Les nuages qui cachent la lune ne lui facilitent pas la tâche. Bizarrement, le jeune garçon ressent un froid intense et commence même à grelotter sous son tee-shirt. Pour se rassurer, il se dit que cet endroit lugubre ferait peur à n'importe qui. Stefano se rend compte qu'il est entouré de morts... Dans son imagination, tous sont là à guetter son avancée. Pestant contre les pierres inégales qui le font trébucher, Stefano décide de se ressaisir et dit à voix haute :

- Allez, mon vieux, reprend-toi ! Plus vite tu auras retrouvé ce fichu ballon, plus vite tu seras rentré à la maison.

La végétation semble pousser librement parmi les pierres tombales en mauvais état. Stefano se trouve dans la partie la plus ancienne du cimetière, un des lieux qu'affectionne sa grand-mère. Briega lui avait expliqué que les cimetières de campagne possèdent des recoins oubliés avec des tombes sans âges. Dans un rayon de lune, il voit soudain une pâle silhouette, penchée au milieu d'un vestige d'allée. Déchirant le silence, une voix féminine s'élève, claire comme du cristal :

- Ma douce campanula carpatica… Te voici froissée par un objet tout rond…

Ces paroles étranges aiguisent la curiosité de Stefano qui s'approche en catimini. La silhouette est celle d'une jeune fille, toute de blanc vêtue. Sa robe de dentelle volette autour d'elle tandis qu'elle se penche au-dessus d'une fleur. Stefano aperçoit également le ballon un peu plus loin. Prenant son courage à deux mains, le garçon s'avance et déclare :

- Salut ! Je viens récupérer mon ballon.

- Oh !

La jeune fille reste suspendue dans son mouvement, toute surprise par cette rencontre. De plus près, Stefano remarque sa beauté étrange et sa robe démodée. Son visage, fin et pâle, semble fait de porcelaine et ses longs cheveux blonds lui tombent à la taille. L'inconnue se redresse d'un mouvement gracile pour observer Stefano. Devant cet examen silencieux, le garçon commence à se sentir mal à l'aise. Il n'est pas un grand adepte des bonnes manières mais il sait qu'il est impoli de dévisager les gens. Le regard intense de la jeune fille a quelque chose d'inhabituel. D'une voix timide, elle annonce :

- Excusez-moi, mais il est rare de recevoir des visiteurs ici…

- Tu sais, tu peux me tutoyer.

- Oh… d'accord…

- Tu habites dans le coin ? Je ne t'ai jamais vue.

- Je suis… en visite.

- Ah, je vois, tu connais le gardien du cimetière alors... car il n'y a rien d'autre dans le coin.

- Oui, tu as deviné.

Stefano prend les hésitations de la jeune inconnue pour de la timidité. Il n'a pas l'habitude de côtoyer les filles, préférant s'amuser avec ses copains. Voulant faire bonne impression, il décide de se montrer cordial, d'autant plus qu'elle ne doit pas voir beaucoup de monde par ici.

- Je m'appelle Stefano Ragazzi et toi ?

- Je me nomme Imphamie du Cœur, enchantée de faire ta connaissance.

Sa manière de parler est étrange, elle n'est vraiment pas du coin. Stefano essaye d'en apprendre un peu plus sur elle.

- J'ai 12 ans et je vis près du village et toi ? Tu vas rester longtemps ?

- Moi ? Je suis un peu plus âgée. Je rends de fréquentes visites à ma famille.

- Tu es fan de fleurs ?

- Oh, oui, je les trouve charmantes. Regarde, celle-ci a manqué de se faire écraser par ton ballon. Sa couleur violette est merveilleuse, tu ne trouves pas ?

- Ben, je n'y vois pas grand-chose.

Relevant la tête brusquement, Imphamie semble à l'affut de quelque chose. Pendant ce temps, Stefano en profite pour récupérer le maudit ballon. Il se dit qu'il commence à se faire tard et que ses parents doivent l'attendre pour le dîner. Heureusement, demain samedi, il ne va pas au collège. Ce soir, il va pouvoir rester dans son lit à lire ses derniers livres dont vous êtes le héros. La série " Dragon d'or " lui paraît particulièrement attrayante. Il est grand temps de dire bonne nuit à la belle du cimetière.

- Bon, je vais y aller. On aura l'occasion de se revoir. Je viens souvent près d'ici pour jouer avec mes copains.

- Oh, oui, moi aussi je dois rentrer, mes amies m'appellent.

- Ah ? Je n'ai rien entendu.

- Tu peux sortir par là-bas, il existe une petite grille mal fermée…

Sur un petit rire flûté et une révérence élégante, Imphamie se fond dans l'obscurité du cimetière. Reprenant conscience de son environnement peu sympathique, Stefano se dirige tant bien que mal vers la grille. En effet, avec un peu de force, il parvient à entrebâiller la vieille grille rouillée. Ses lâcheurs de copains ne l'ont pas attendu pour rentrer. Le garçon se hâte dans la nuit et, un quart d'heure plus tard, pousse la porte de la cuisine, content d'arriver chez lui. Les odeurs qui s'échappent des marmites lui mettent l'eau à la bouche. Aussitôt arrivé, sa mère lui reproche son retard :

- Et bien ? C'est à cette heure qu'on rentre ?

- Désolé, on avait perdu notre ballon.

- Bon… Va te changer, le repas est prêt. Ton père et tes grands-parents sont déjà à table.

Devant l'air penaud de Stefano, sa mère lui pardonne son écart… Le dîner est enjoué et délicieux. A dix heures, Stefano s'éclipse pour regagner sa chambre, tandis que les adultes continuent leurs conversations. Quelle belle soirée en perspective : de la lecture et une grosse part de kouign amann ! Tranquillement, le garçon s'installe sur sa couette avec ses livres-jeux, avide de se plonger dans de mystérieuses aventures. Quelques instants, ses pensées s'égarent dans le regard intense d'Imphamie du Cœur. Il se dit que ça doit être bizarre d'habiter chez le gardien du cimetière. Dormir si près des tombes lui flanquerait la trouille ! C'est sur ces pensées qu'il ouvre son premier livre, intitulé : " Le tombeau du vampire ".


Chapitre 2

- Stefano ! Ton petit déjeuner est prêt !

- Oui, m'man, j'arrive…

Stefano adore vraiment les samedi matins. Il se lève à neuf heures passées, certain de trouver plein de bonnes choses sur la table de la cuisine. Cette nuit, ses rêves ont été peuplés de créatures fantastiques. Vampires, fantômes, squelettes se sont ligués contre lui dans le but de faire échouer sa mission. En tant qu'héros intrépide, il n'a eu aucun mal à venir à bout de ces ennemis d'outre-tombe. En regardant par la fenêtre, il constate avec plaisir que le temps s'annonce ensoleillé.

Stefano s'installe dans la cuisine après avoir dit bonjour à ses parents. Tous deux, comme à leur habitude, regardent le carnet de correspondance de leur fils. Ils mangent tout en discutant de ses notes et de sa semaine passée à l'école. Dans le petit village de Rohovern, la réputation M. Dubreuil, l'instituteur, n'est plus à faire. Toutes les familles sont satisfaites de son enseignement et des résultats de leurs enfants. La discussion dévie ensuite sur le programme de chacun. Stefano va consacrer sa matinée à ses devoirs. Il en sera ainsi débarrassé et aura tout le reste du week-end pour s'amuser. Cet après-midi, il a prévu de jouer avec ses copains sur la plage. Ils discuteront aussi de la prochaine fête d'Halloween : il est temps de penser aux costumes et à la préparation de cette soirée. Stefano a déjà une idée sur le choix de son déguisement. Et demain, toute la famille se réunira pour un nouveau projet. Ses parents veulent essayer de vendre les produits de leur ferme sur internet. Sa mère est persuadée que la mode des produits bio leur assurera de bonnes ventes à l'avenir.

A treize heures pile, Stefano achève ses devoirs. Après avoir avalé son poulet-frites, emporté quelques affaires et annoncé son départ à sa mère, le garçon se dirige d'un pas enjoué vers la plage. La crique préférée de sa bande offre de nombreuses possibilités de jeux. Les garçons ont même construit une cabane attenante aux rochers.

L'après-midi se déroule dans la joie et la bonne humeur. Les garçons jouent au foot ou bien aux cartes. Pour finir, chacun donne son avis concernant la fête d'Halloween. Les tueurs fous et les aliens menaçants font l'unanimité. Stefano reste sur son idée de départ : le déguisement classique du Comte vampire. Tous les enfants de l'école feront le tour du village pour quêter des bonbons. Un bal se déroulera dans le gymnase municipal jusque tard dans la nuit. Certains camarades de Stefano ont déjà leur cavalière. Tiens, pourquoi n'inviterait-il pas la fille rencontrée hier soir ?

Sur le chemin du retour, Stefano décide de faire un tour au cimetière pour saluer Imphamie. Il se dit que le cimetière est beaucoup moins inquiétant en pleine journée. Cette-fois, il passe par la grille principale et toque à la porte du gardien. Quelques mamies, venues arroser des plantes, le regardent d'un air soupçonneux. Un raclement de chaise lui annonce que le gardien est bien chez lui. Quelques secondes plus tard, la porte s'ouvre. Le gardien au visage buriné lui demande :

- Et bien, qu'est ce que je peux faire pour toi, mon gars ?

- Est-ce que je peux voir Imphamie ?

- Impha - quoi ?

- Imphamie… Imphamie du Cœur… qui vous a rendu visite.

- De quoi parles-tu, petit ? Personne ne loge chez moi. Et crois-moi, personne n'a envie de dormir dans un cimetière !

- Mais, je l'ai vu hier soir ! Une fille blonde avec une robe de dentelles.

En rougissant un peu, Stefano ajoute qu'Imphamie est très jolie. Le gardien lui assure qu'il ne connaît pas cette demoiselle, même si le nom " du Cœur " lui est vaguement familier. Devant l'air incrédule du garçon, le gardien lui propose de consulter les registres des concessions. Imphamie s'est sans doute mal exprimée et elle doit loger près du cimetière.

Les gros volumes poussiéreux sont entreposés dans une pièce attenante. Un lexique recense toutes les concessions depuis le 18ème siècle. Le gardien en est fier et lui explique qu'il est rare de disposer d'archives aussi anciennes et complètes. Stefano regarde sa montre et se dit qu'il peut bien accorder une demi-heure à sa recherche avant de rentrer à la maison. Le nom " Cœur " ne donne rien, mais il trouve bien une famille " du Cœur ". Le garçon ne tarde pas à dénicher le volume concerné. C'est qu'il pèse son poids ce livre ! Stefano se retient d'éternuer au milieu d'un nuage de poussière. Le gardien lui prête alors main forte car les noms ne sont pas rangés par ordre alphabétique. De plus, les écritures manuscrites sont difficiles à déchiffrer. Enfin, le gardien lui montre un paragraphe aux caractères délavés qui concerne la famille du Cœur. Il se met à lire à voix haute :

- En 1713, la Comtesse Arabella du Cœur fit construire un caveau afin de reposer au sein du village de Rohovern. Les instances du village furent honorées de l'attention portée par une personne de si haute lignée. Madame la Comtesse, originaire de Nantes, fut généreuse envers le village et l'église, en versant des dons substantiels. A son décès en 1725, Madame la Comtesse fut inhumée, selon ses volontés, dans le caveau au 3 allée des Saules. Depuis, les membres de la Famille du Cœur rejoignirent dans la mort la Comtesse Arabella : Le Comte François en 1737, la Comtesse Lavinia en 1755… Tiens, le reste de la page est manquant. Ah ! Je ne pensais pas que mes registres étaient abîmés ! C'est très bizarre…

- Et où se trouve le caveau ?

Le gardien, content de l'intérêt du garçon, lui explique volontiers la direction de la concession. Le caveau du Cœur se trouve dans l'une des parties les plus anciennes du cimetière. Il avoue ne plus y mettre souvent les pieds, seulement deux ou trois fois par an pour un grand débroussaillage.

- Mon gars, si tu veux y aller aujourd'hui, dépêches-toi car la nuit ne va pas tarder. Je t'attendrai pour fermer la grille.

Stefano suit ses conseils et emprunte le chemin sinueux qui mène en contrebas du cimetière. Plus il avance et plus les tombes prennent un aspect sinistre. Certaines pierres tombales menacent de s'effondrer, d'autres sont retenues par de grosses racines, ne faisant plus qu'un avec la nature. Les ombres grandissent, annonçant la venue de la nuit. Stefano remarque également que la température diminue… En se fiant aux vieux panneaux, il trouve l'allée des Saules. Il enjambe pierres et branches pour s'enfoncer plus loin. Finalement, en écartant les branches tombantes d'un saule, il découvre un spectacle étonnant.

L'ancien caveau de la Famille du Cœur se dresse au milieu d'une épaisse couche de fleurs multicolores. Les alentours sont entretenus avec soin. Cette végétation charmante semble inappropriée dans ce cimetière lugubre. Avant que les dernières lueurs ne disparaissent, Stefano s'approche pour lire la liste de noms. Le premier, gravé tout en haut, est bien celui d'Arabella, viennent ensuite François, Lavinia, Constance, Pierre-Jean, Stephan, Maléfia, Vénus, Anthéa, Imphamie, Richard... Stefano ne peut s'empêcher de s'écrier :

- Ce n'est pas possible… Imphamie ? Ca doit être une de ses ancêtres…

Une date est inscrite à côté du nom d'Imphamie : 1795. Stefano trouve ça bizarre, il devrait y avoir deux dates… Il vérifie pour les autres noms. C'est la même chose pour Maléfia, Vénus et Anthéa… Les questions se bousculent dans sa tête. Soudain, il entend un raclement de pierre, et voit la grille du caveau s'ouvrir lentement en grinçant…


Chapitre 3

- Je pense que la nuit sera orageuse, et toi Anthéa ?

- Maléfia, on ne se fit plus à tes prédictions, elles sont toujours fausses ! Donc, je pense que la nuit sera belle.

- Oh ! Vous êtes toujours promptes à vous chamailler toutes les deux ! Quand donc cesserez-vous vos enfantillages ?

- Mais ma chère Vénus, nous n'avons que quatorze ans et il est normal qu'à cet âge, nous ne soyons pas tout à fait raisonnables. Tu n'es pas d'accord, Imphamie ?

- Hum… J'aimerais tant m'amuser avec insouciance… Cette vie de vampire me pèse.

- Ah !!! Regardez ! Un humain !

Stefano reste figé de stupeur devant le cri de Vénus. Les couleurs se sont retirées des joues du garçon, le laissant aussi pâle que les jeunes filles. Celles-ci semblent irréelles dans leurs robes sans âge. D'une voix hachée, Stefano leur demande :

- Vous êtes… vraiment… des vampires ?

- Oui, Stefano, tu as bien entendu, nous sommes toutes des vampires.

- Quoi ? Imphamie, tu connais ce garçon ?

- Ne prends pas cet air inquisiteur, Vénus… Je l'ai rencontré par hasard hier soir. Il est sympathique.

Stefano est effrayé par le regard que lui jette Vénus. Un rictus déforme un instant son joli visage et laisse apparaître des canines pointues.

- Sympathique ? Tu peux aussi lui donner les clefs de notre caveau, tant que tu y es ! Les humains sont nos ennemis, et on ne peut s'y fier.

- Nos vieilles rancœurs n'ont plus lieu d'exister. Le monde a changé, Vénus. Pourquoi devrions-nous continuer à nous terrer dans ce cimetière ?

Maléfia et Anthéa se jettent un regard complice puis se rangent aux côtés d'Imphamie. Chacune expose son opinion d'un ton précipité :

- C'est vrai, Vénus ! On s'ennuie depuis des décennies… Profitons de la vie - enfin de notre éternité - pour nous amuser et découvrir le monde.

- Maléfia a raison. Les temps troublés sont derrière nous. Les vampires sont tombés dans l'imaginaire, n'est-ce pas Stefano ? Est-ce que tes parents croient aux vampires ? Est-ce que tu as peur de nous ?

Le garçon, au centre de la conversation, se sent alors tout penaud. Les regards perçants des vampires lui font un drôle d'effet. Mais comme elles ne se sont pas montrées dangereuses, il serait injuste de s'enfuir en courant.

- Mes parents n'ont pas le temps de croire aux vampires. Ce n'est qu'au cinéma ou dans les BD qu'on en voit de temps en temps. Le plus connu est Dracula : il est le héros d'un livre célèbre.

- Dracula ? Ca ne me dit rien…

Maléfia s'est approchée du garçon, captivée par ses paroles. Elle est toute émoustillée de pouvoir parler à un mortel. Anthéa la rejoint bientôt. Stefano remarque qu'à la lueur de la lune, les yeux des vampires sont phosphorescents, comme ceux de Mystique, son chat.

- Dracula est un Comte de Transylvanie. Il porte toujours une cape noire et un gros médaillon autour du cou. Il aime beaucoup boire le sang des femmes.

- Ah ! C'est compréhensible. Les vampires mâles ont une fâcheuse tendance à être glouton. Mais rassure-toi, ce n'est pas notre cas.

- Mais depuis quand vivez-vous dans ce cimetière ?

- Depuis notre mort physique, qui a eu lieu à la fin du 18ème siècle.

Stefano n'en revient pas de discuter avec de véritables vampires. Même sa grand-mère qui s'y connaît en histoires fantastiques n'en reviendrait pas. Imphamie, un sourire aux lèvres, déclare :

- C'est une chance de t'avoir rencontré. Nous aimerions tant découvrir le 21ème siècle. On n'entend que les bribes de conversations des passants ou bien, lorsqu'on ose s'aventurer dehors, celles provenant de fenêtres ouvertes.

- Ca me branche de vous renseigner, même si je ne suis pas une créature nocturne. Je n'ai pas souvent la permission de minuit…

- Ah, oui… mais on peut te rendre visite de temps en temps. Nous savons nous rendre très discrètes.

Stefano se remémore tout ce qu'il connaît sur les vampires. Il se demande si les légendes qui leurs sont attribuées sont vraies :

- Est-ce que vous savez vous transformer en chauve-souris ?

Les jeunes filles lui lancent un regard dégoûté. C'est Vénus qui répond à sa question :

- Mais enfin, tu as perdu la tête ? Pourquoi devrions-nous nous changer en cet animal ? Et pourquoi pas en papillon ?

- Le Comte Dracula se transforme souvent en loup ou en chauve-souris. Mais ce ne sont peut-être que des histoires. Alors quels sont vos pouvoirs ?

- Nos pouvoirs ? Nous ne sommes pas non plus des sorcières, mon garçon.

Imphamie vient à la rescousse de son ami humain :

- Vénus, le jeune Stefano ne veut pas t'offenser. Je pense qu'il fait allusion à notre condition de vampire, et aux différences avec les mortels. Comme tu l'as vu, nous avons cessé de vieillir depuis des décennies et nous n'avons plus besoin de nourriture… normale. Nous pouvons nous dissimuler facilement aux yeux des humains ou bien nous déplacer à une vitesse incroyable. Notre force est également décuplée.

Sur ces mots, Imphamie empoigne un vase colossal et le soulève sans efforts apparents. Stefano est ébahi de voir cette frêle jeune fille porter une masse aussi lourde. Après avoir posé sa charge, la vampire lui demande :

- Qui est donc ce fameux Harry Potter dont tous les enfants parlent ? Est-il si fabuleux qu'ils le décrivent ?

- C'est juste un héros de romans. Si tu veux je te prêterai les livres la prochaine fois.

Stefano vient d'avoir une idée géniale : pourquoi ne pas inviter les filles vampires au prochain bal d'Halloween ? Comme tout le monde sera déguisé, quatre vampires de plus ne poseront pas de problème.

- Promettez-moi de ne pas attaquer les humains que vous rencontrez.

- C'est promis !

- Alors, je vous invite au prochain bal d'Halloween. Vous pourrez vous amuser avec mes copains.

Stefano leur décrit brièvement la soirée d'Halloween et leur explique que les humains se déguisent à cette occasion. Les jeunes filles sont étonnées d'apprendre que, parfois, certains se déguisent en vampire. Elles pourront donc rester naturelles pour cette soirée. Avant de rentrer chez lui, Stefano leur indique le chemin de sa maison où il leur donne rendez-vous le 31 au soir.


Chapitre 4

En cette soirée du 31 octobre, les enfants de Rohovern enfilent leur costume pour faire la tournée des maisons. Ils veulent être vraiment effrayants pour récolter un maximum de bonbons. Et cette nuit, les habitants du cimetière ont également des projets identiques. Les quatre filles vampires se sont parées de leurs plus beaux atours : chaussures polies à talons, gants en dentelles fines, robes de bal ou cottes accompagnées de jupons, capes de velours et parures de perles dans les cheveux. Chacune a ajouté un ornement singulier comme une écharpe brodée d'or, un éventail au décor somptueux, un voile scintillant ou encore un loup en dentelles.

Tout excitées de pouvoir se mêler librement aux humains, leurs canines s'allongent et leurs yeux brillent d'un éclat intense. Imphamie, Vénus, Maléfia et Anthéa empruntent la vieille grille rouillée pour quitter le cimetière. Suivant les indications de Stefano, elles ne tardent pas à apercevoir la ferme des Ragazzi. Après un instant d'appréhension, Imphamie toque à la porte d'entrée. La vampire entend le raclement d'une chaise puis le pas d'un adulte qui s'approche. La porte s'ouvre... Dans la pénombre Imphamie distingue sans peine le visage sympathique d'une vieille dame. Cette dernière lui dit :

- Et bien ? Voilà les nouvelles amies de mon petit-fils ? Entrez donc que je puisse vous voir.

- Madame, nous vous remercions de votre accueil.

- Oh ! Mais que vous êtes jolies ! Et vos déguisements sont splendides. Que de travail pour vieillir ces tissus ! Ces vêtements sont magnifiques.

Les vampires rougissent quelque peu devant les remarques de Briega. L'œil aiguisé de la grand-mère a remarqué les nombreux points de couture sur les toilettes des jeunes filles. Loin de vouloir faire des effets de style, les vampires ont tenté de masquer l'usure et les trous de mites. Les habits du 18ème siècle ont bien du mal à se conserver dans un caveau humide ! Malgré leur décrépitude, les tissus de prix restent tout de même enchanteurs.

- Stefano, tes amies sont arrivées !

- Ok, on descend !

Stefano arrive en trombe dans l'entrée, suivi de ses copains, Lucas, Chris et Yann. Les garçons restent bouche bée devant ces quatre filles d'un autre temps. Seul Stefano connaît leur véritable nature. En gentleman, il préserve leur secret. Comme il l'avait annoncé, Stefano s'est déguisé en Comte vampire. Briega lui a confectionné un costume noir, avec une cape de satin dont l'intérieur est d'un rouge sombre. Seul l'imposant pendentif n'est pas fait main : Stefano l'avait acheté avec son argent de poche. Le médaillon, orné d'un dragon en or, complète parfaitement son déguisement. Briega a maquillé avec soin le garçon : teint blafard, traits creusés et cheveux gominés. Bien sûr, Stefano porte aussi un dentier en plastique aux crocs pointus. Pour éviter de zozoter, il s'est entraîné un long moment à parler avec.

Stefano présente les vampires à ses copains. Lucas s'est déguisé en extraterrestre aux yeux globuleux. Chris a choisi le costume du loup-garou. Il est tellement poilu que Stefano a eu du mal à le reconnaître ! Yann s'est fabriqué un costume de super-héros, dans les teintes bleu-vert. Tous félicitent les filles pour leurs déguisements de vampires. Les copains sont particulièrement impressionnés par leurs yeux et leurs canines. Stefano a étudié la gestuelle et le regard de Bela Lugosi, l'acteur qui a incarné Dracula. Ses mimiques exagérées font bien rire les filles vampires. D'un geste de sa cape, il invite ses compagnons à le suivre pour la visite des voisins. Chacun prend un panier préparé par Briega.

- Allons-y, mes amis !

- Amusez-vous bien les enfants, et ne rentrez pas trop tard du bal.

Les enfants ont récolté beaucoup de friandises durant cette soirée. Imphamie et ses amies se sont retenues d'effrayer les humains. Elles ont préféré jouer de leur charme naturel. Même Vénus s'est prêtée au jeu de bonne grâce. En croisant un autre groupe d'enfants, Imphamie s'écria :

- Oh ! Un autre vampire !

- Ah, oui, il s'est déguisé en " Blade ".

Stefano ne dit pas à Imphamie que " Blade " est un chasseur de vampire. Le garçon en question exhibe des crocs de longue taille, une veste de cuir sans manche et un sabre factice. Il clame avec ses amis une comptine macabre d'un air enjoué. Les paniers étant bien remplis, Stefano et ses amis décident de les déposer chez Chris avant de se rendre au gymnase municipal. Les vampires, prétextant d'être au régime, offrent généreusement leurs bonbons aux garçons. Elles refusent également les sodas que Chris leur propose. Vénus lui répond :

- Merci, mais on ne boit que du sang.

- Ah, ah ! J'avais oublié, vous êtes des vampires.

Le regard insistant de Vénus trouble un instant Chris. Il se dit que ces quatre filles ont quelque chose de bizarre… Enfin, la soirée ne fait que commencer. Il est temps de se rendre au bal d'Halloween. Un nombre incroyable de petits monstres s'est donné rendez-vous au gymnase. Des pirates grimaçants côtoient des momies et des squelettes. Des sorcières gesticulent auprès de fantômes et de diablotins. La musique bat son plein et les rires fusent.

Les vampires n'en perdent pas une miette. Il leur est très amusant de discuter et de danser avec tous ces enfants. Heureusement, personne ne remarque que les filles vampires ont la peau glacée. Elles évitent le buffet qui n'a aucun intérêt pour elles. Il ne leur faut que peu de temps pour apprendre les diverses danses modernes. Maléfia et Anthéa apprécient surtout les danses les plus endiablées.

Imphamie invite Stefano pour la dernière danse du bal. Le garçon a tout d'un coup une boule dans la gorge et les mains moites. C'est son premier slow ! Il en oublie, pour un temps, que sa partenaire est un vampire, même si la poigne d'Imphamie semble de fer.

- Merci pour cette soirée. C'est divertissant de s'amuser avec les humains.

- C'est aussi très sympa de danser avec une vampire.

Stefano frissonne lorsqu' Imphamie dépose sur sa joue un baiser de ses lèvres froides…

FIN


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