Les nécrophiles,
ou la fascination pour la mort


Introduction

La mort, sujet tabou, a toujours intrigué et effrayé les hommes. De tous temps, les populations ont été fascinées par les mystères de l'au-delà. Même si le vampire actuel est souvent jeune, animé par de bons sentiments et surtout séduisant, il n'en reste pas moins… un mort. Le vampire est ainsi une image sublimée du décédé, pour laquelle certaines personnes éprouvent un attrait morbide. Sévissant dans les cimetières, deux nécrophiles du 19ème siècle avaient ainsi été désignés sous le terme de " vampires " par la presse.


Le vampire de Montparnasse

François Bertrand (1824-1850), plus connu sous les appellations de " Sergent Bertrand " ou de " vampire de Montparnasse ", a sévit dans plusieurs cimetières à Paris et en province. Durant son enfance, il disséquait des animaux. Timide et complexé, Bertrand était incapable de séduire les femmes. Il finit par se tenir au courant des enterrements, afin d'aller déterrer les corps de jeunes femmes. Il prenait autant de plaisir à violer ses victimes qu'à détruire leurs corps. Avec frénésie, il démembrait les dépouilles à mains nues, s'adonnant également à des actes de cannibalisme…

Après qu'il eut laissé à plusieurs reprises des traces de ses forfaits, notamment au cimetière du Père Lachaise, un dispositif conséquent de policiers lui donna la chasse. A la suite d'une longue traque, il fut enfin arrêté en 1849. Le Sergent Bertrand fut seulement condamné à un an de prison, pour violation de sépulture, mais il se suicida par la suite.


Les amours de Bertrand - 1857


Le vampire de Muy

Victor Ardisson (1872-????), entrepreneur de pompes funèbres et fossoyeur, commis une centaine d'actes nécrophiles. Né de père inconnu, puis rapidement abandonné par sa mère débauchée, il fut élevé dans la violence et la dépravation par son beau-père. Souffrant d'un déséquilibre mental, le jeune Ardisson essuyait les refus des filles de son village. Tout au long de sa vie, il a subi les événements bons comme mauvais avec passivité. Du fait de son éducation dissolue, il était incapable de discerner le bien du mal. Victor Ardisson déterrait les corps de femmes, quel que soit leur âge, pour les toucher et parfois les violer…

Comme il remettait les fosses en état après ses forfaits, il ne fut jamais soupçonné. De faible constitution, il ne put ramener chez lui que la tête d'une adolescente, qu'il nommait " sa fiancée ", puis le corps d'une fillette. C'est son beau-père, alerté par l'odeur nauséabonde de ces macabres fiancées, qui le dénonça aux autorités. Victor Ardisson, longuement examiné en 1901, révélait une sensibilité générale amoindrie : odorat nul, goût aboli, toucher imparfait, absence de certains réflexes, faiblesse musculaire et mémoire défectueuse.


Quand la nécrophilie mène aux crimes

L'attirance pour les cadavres était également une des motivations de certains tueurs en série. L'un des plus célèbres est Ed Gein, qui inspira les personnages cinématographiques de Norman Bates (Psychose) et de Buffalo Bill (Le silence des agneaux). Il vécut dans le Wisconsin en reclus avec sa mère, une religieuse fanatique qui diabolisait le sexe. Après qu'elle fut paralysée à la suite d'une attaque, Ed Gein s'occupa d'elle jusqu'à sa mort. Il continua ensuite à idéaliser sa défunte mère, dont il avait toujours été dépendant.

Voulant voir à quoi ressemblé un corps de femme, Ed Gein déterra un cadavre inhumé près de la tombe sa mère. Il continua ainsi pendant plus de dix ans à déterrer des corps pour en ramener des morceaux chez lui. Ed Gein éprouvait une forte excitation sexuelle à la vue et au contact des morts. Il entreprit de se fabriquer un masque et un vêtement avec la peau de ses proies. Afin d'acquérir du matériel plus frais, il finit par tuer deux femmes, en 1954 puis en 1957.


Analyse de la pathologie

Les nécrophiles sont des psychopathes ayant eu un développement sexuel associé, d'une manière ou d'une autre, à la mort. Ils souffrent d'une paraphilie (terme médical pour définir les perversions sexuelles) se traduisant par une attirance érotique pour les cadavres. Dans les cas les plus extrêmes, les nécrophiles peuvent ainsi tuer afin d'obtenir des corps et satisfaire leurs fantasmes morbides. La plupart des nécrophiles (des hommes dans 90% des cas) côtoie (ou travaille dans) les établissements funéraires.

Les premières recherches sur la nécrophilie furent effectuées par un neurologue allemand, Richard von Krafft-Ebing. En 1886, il publia son étude " Psychopathia Sexualis " qui compilaient des crimes inspirés par le désir sexuel. Le succès de son ouvrage en fit le manuel de référence des médecins légistes et des magistrats. Son œuvre connut une adaptation cinématographique par Bret Wood, en 2006.


Psychopathia Sexualis de Bret Wood - 2006

En 1963, le Dr Robert E.L. Masters publia une étude présentant des cas historiques : " Perverse crimes in history : evolving concepts of sadims, lust-murder and necrophilia ". Il y fait le tour des différents portraits de nécrophiles (notamment Rais et Bathory), de leurs fantasmes sexuels liés à la mort, et de leur fascination pour le sang. Les " nécro sadiques " prennent davantage de plaisir à détruire les corps qu'à en faire des objets sexuels. Les " platoniques " n'obtiennent une satisfaction sexuelle qu'avec des partenaires qui simulent la mort. Les " necrophagistes " s'intéressent aux cadavres, quel que soit l'état de décomposition des corps…

En 1989, les Docteurs Rosman et Resnick étudièrent les motivations de 122 nécrophiles. Dans 68% des cas, ces derniers étaient motivés par le fait de posséder un(e) partenaire qui ne leur résistait pas. Suite au rejet des autres et aux multiples échecs dans ses relations, le nécrophile possède généralement très peu d'estime de soi. Sa crainte de la mort s'est transformée en désir, variable d'un cas à l'autre, et qui détermine plusieurs catégories de nécrophiles. On peut ainsi différencier les tueurs, les nécrophiles classiques (qui utilisent les dépouilles à des fins sexuelles), les fétichistes, ceux qui fantasment mais ne passent pas à l'acte, les romantiques, les " nécromutilomaniaques " (qui dissèquent les corps tout en se masturbant), les tactiles, les opportunistes, etc.


Le Romantisme et les femmes vampires

Dans la mythologie vampirique, la femme vampire séduit ses proies en éveillant leur désir. Issue des légendes orientales, la goule dissimule son apparence cadavérique à son mari. La nuit venue, elle quitte la couche conjugale pour aller assouvir son festin de chair et de sang humain.

Au 19ème siècle, le courant Romantique développa le thème de la mort dans l'art, et sublima les sentiments extrêmes : l'amour immortel, la beauté et la jeunesse éternelle. Les Romantiques figèrent ainsi dans le temps une image idéalisée de la mort, notamment par la beauté des défunts. On retrouve le thème de la fiancée morte-vivante, désormais clairement vampirique, dans les œuvres de Théophile Gauthier (La morte amoureuse) et de Baudelaire (La métamorphose du vampire). Le teint pâle et la peau glacée, la défunte semble encore plus attirante dans la mort.

Pour son personnage de Lucy (dans le roman " Dracula "), Bram Stoker aurait été influencé par les malheurs de son ami Dante Gabriel Rossetti. Sept ans après les funérailles de sa compagne Elizabeth Sidal, le peintre était toujours fou de douleur. Selon la rumeur, c'est sur les conseils de Stoker que Rossetti, en 1871, ouvrit la tombe au cimetière de Highgate. Il souhaitait y récupérer un recueil de poèmes dédié à son amour. Il aurait déclaré que la beauté de sa compagne était intacte.


Beata Beatrix - Dante Gabriel Rossetti - 1870

Au vingtième siècle, le romantisme noir se retrouve dans l'imagerie gothique, les tenues vestimentaires, certains groupes musicaux (Cradle of filth, Rammstein, Alice Cooper, Marilyn Manson, etc.), et même dans l'humour macabre de séries (" The Munsters " ou " La Famille Addams "). L'imagerie de la fiancée décédée, qui existait également dans les récits de revenants (comme dans " Véra " de Villiers de l'Isle Adam), sera reprise dans certains films de zombies, par exemple " Dellamorte Dellamore " de Michele Soavi ou encore " Les noces funèbres " de Tim Burton.


L'entrée du cimetière de Caspar David Friedrich - 1825


Conclusion

La nécrophilie est une des facettes les plus noires de la fascination pour la mort. Elle incarne la possession ultime pour un prédateur, dont la satisfaction sexuelle n'est limitée par aucune entrave. Le courant Romantique a largement exploité le thème nécrophile, et l'a édulcoré en l'associant au vampirisme.


Musée des vampires, le

Dracula
Morte amoureuse, la